PHILOSOPHER – HÉRACLITE



« Ce qui diverge procède la plus belle harmonie, et la lutte engendre toutes choses. » – Héraclite. Fragment 8.

Héraclite naît à Éphèse dans la seconde moitié du 6e siècle avant notre ère. Il meurt vraisemblablement vers −460 (Mouraviev, 2000). Natif de la région de Ionie, à l’ouest de l’actuelle Turquie, il est issu de famille aristocratique comme beaucoup d’auteur de l’époque (« Héraclite », 2019). Après son échec politique à Éphèse (Mouraviev, 2000), il renonce à ses privilèges et s’isole mais préside cependant les cérémonies de Déméter. Il lutte contre les démocrates de sa ville, et n’est que peu apprécié de ses concitoyens. Héraclite a écrit un seul livre dont il nous reste quelques fragments. Il écrit dans un style poétique jugé obscur. Bien avant Socrate, Héraclite aurait soutenu le proverbe « connais-toi toi-même » (« Héraclite », 2019). Il fait figure de précurseur et a profondément marqué la philosophie. Les stoïciens ont adhéré à sa vision fataliste du monde comme un feu éternel. Par l’intermédiaire de Platon, il a influencé de nombreux philosophes médiévaux. Son influence est également centrale pour des modernes comme Hegel, Nietzsche et Heidegger (« Héraclitéisme », 2019).

La tradition philosophique a surtout retenu d’Héraclite le thème de la dialectique et du mobilisme universel. Beaucoup aiment son éloge du mouvement mais en néglige les aspects profondément guerriers. Il développe une conception conflictuelle du monde comme si tout mouvement était ancré dans une contradiction fondamentale. C’est une erreur. En considérant le monde comme fondamentalement contradictoire, il développe une mystique fataliste. Certain·e·s y voit une prétendue profondeur ou encore des aspects subversifs alors que ce n’est qu’obscurité. Héraclite n’est subversif que pour les déjà convaincu·e·s qui y voient ce qu’iels veulent. Ainsi son esthétique littéraire cultive l’ambiguïté et les métaphores vagues. Par ailleurs, il se pense tellement malin qu’il en déteste et méprise tout le monde. Sa prétention et son obscurité ont tous les aspects de l’autorité. Développons un éloge du mouvement qui ne légitime pas la hiérarchie et sa guerre permanente.

LE MONDE COMME CONFLIT

Au 8e siècle avant notre ère, la Grèce succède à la civilisation mycénienne. Les Grecs modifient l’alphabet phénicien et inaugurent l’alphabet grec. La population augmente fortement et des colonies grecques sont fondées, dans les îles de la mer Égée et en Asie mineure, puis dans d’autres régions méditerranéennes (« Grèce antique », 2019). Les cités grecques sont des monarchies, gouvernées par un monarque, souvent assisté d’un Conseil des Anciens. Les cités abritent quelques centaines ou quelques milliers d’habitants et se composent d’une ville, plus ou moins fortifiée, et de sa campagne environnante (« Histoire de la Grèce antique », 2019). Durant cette période, de nombreux philosophes apparaissent progressivement. Comme Héraclite, ces philosophes font bien souvent partie d’une classe sociale dominante qui s’appuie de plus en plus sur l’esclavage dans le domaine agricole (Charbonnat, 2007). La Grèce antique se caractérise d’ailleurs par une forte prédominance de l’agriculture, d’autant plus importante que les sols grecs sont peu fertiles (« Grèce antique », 2019). Une aristocratie guerrière constituée d’une petite poignée de propriétaires terriens se lance ainsi fréquemment dans des guerres entre cités (« Histoire de la Grèce antique », 2019).

Dans ce contexte, la philosophie d’Héraclite légitime alors le conflit et l’érige en principe fondamentale : le principe même du monde serait le conflit, ou plus métaphoriquement, la contradiction. Héraclite explique ainsi le changement continuel des choses comme une alternance continue des contraires. Le philosophe Anaximandre avait déjà fait intervenir les contraires pour expliquer le devenir naturel des choses, mais pour Héraclite ces contraires n’expliquent pas simplement le passage d’une substance à une autre. L’opposition des contraires serait le fondement même de la stabilité des choses. Le monde serait donc dialectique – un dialogue des contraires (« Héraclite », 2019). À travers le conflit des tendances opposées, s’engendrerait et se maintiendrait l’unité de toute chose. La lutte ferait l’existence, l’opposition ferait l’union, et l’inégalité ferait l’harmonie. Selon Héraclite, ce mouvement fonde l’harmonie secrète du monde (Zeller, 1882). Certes tout change, c’est même l’une des caractéristiques fondamentales de la matière, mais que les « contraires » gouverneraient le monde est abusif. Et sans cet abus, le fait que certains processus soient contradictoires est parfaitement trivial et sans grand intérêt. C’est par ailleurs une affirmation plus vague qu’exacte. Quel est le contraire de la lumière par exemple ? L’obscurité n’est pas le contraire de la lumière, mais son absence. Où est la contradiction dans le système solaire (Bunge, 1981) ? Certains processus évolutifs sont effectivement le fruit d’une opposition, tandis que d’autres sont le fruit de synergies et de coopérations par exemple (Deleporte, 2013). À ce titre, rappelons que l’entraide a été un facteur important de l’évolution (Kropotkine, 1902). Penser le changement du monde peut se faire sans avoir recours à cette métaphore obscure de la contradiction. L’évolution des espèces n’est pas dialectique et elle illustre pourtant de sublimes changements. Certains processus peuvent être contradictoires, mais la nature n’est pas dialectique, tout comme la société ou notre esprit. Arrêtons de ressortir la dialectique pour pallier notre ignorance (Bunge, 1981). Ce n’est qu’une mauvaise métaphore minorant l’importance de la coopération et entretenant une conception obscure et compétitive du monde.

Par ailleurs, comme beaucoup de ses contemporains, Héraclite pense qu’il n’y aurait pas de démiurge, c’est-à-dire de créateur du monde : « Ce monde a toujours été, et il est, et il sera un feu toujours vivant, s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure » – F. 30 (Froment-Meurice, 2017). Le feu prend d’ailleurs une place centrale dans sa pensée. Il l’utilise souvent comme métaphore de ce qui mettrait en mouvement le monde ou encore comme représentation de la raison qui nous animerait toutes et tous. Il utilise également d’autres métaphores pour mettre l’accent sur le mouvement perpétuel des choses : « On entre jamais deux fois dans le même fleuve ». Où encore, dans cette conception que l’on peut qualifier de mobiliste, le jour et la nuit seraient une seule et même chose. Rien ne serait plutôt ceci que cela, mais tout serait en devenir. Les choses ne seraient jamais achevées, mais seraient continuellement créées par les forces contraires qui s’écoulent dans les phénomènes : « Harmonie des tensions opposées, comme celle de l’arc et de la lyre » – F. 61. (« Héraclite », 2019). Mais le monde n’est pas harmonieux. Certes sous un regard naïf tout semble se dérouler plutôt harmonieusement mais la biologie par exemple s’oppose à cette fausse évidence (Gouyon, 2001). Nombre de processus biologiques ne sont pas parfaits, nombre de douleurs et de maladies pourraient être évitées. Les catastrophes sont des catastrophes, elles ne contribuent pas à une soi-disant harmonie. La vie a sa part de souffrance, les gens que l’on aime nous quittent. Il ne s’agit pas simplement de l’accepter, certaines victimes sont inacceptables, mais de vivre avec et de se battre quand il le faut.

UNE MYSTIQUE FATALISTE

La tradition grecque donne à une liste d’anciens hommes politiques, législateurs ou penseurs, le titre de Sept sages. La liste des Sept varie, et parmi eux, Anacharsis, loin de faire l’unanimité, affirme que la loi ne ferait qu’accabler les plus faibles, les riches se permettant de ne pas la respecter (Correia, 2016). Cela est assez remarquable et pertinent, voir même visionnaire, pour être noté. Par ailleurs, au 6e siècle avant notre ère est fondée l’École de Milet, elle est représentée principalement par trois philosophes : Thalès (faisant unanimement partie des Sept sages), Anaximandre et Anaximène. Thalès, comme beaucoup d’autre, ont voyagé en Égypte et ont appris beaucoup des sciences égyptienne et mésopotamienne. À l’École de Milet, la philosophie est principalement axée sur la physique. Ils s’interrogent sur ce qui subsiste à travers le changement. Quelle serait la substance des choses, du latin substare « en dessous ». Ils n’utilisaient plus simplement des mythes mais aussi des concepts physiques pour expliquer les phénomènes naturels : les quatre éléments, le sec et l’humide, le chaud et le froid, etc. (« École milésienne », 2019). Héraclite adopte une toute autre perspective. Dans toutes choses il régnerait une mesure, un rythme ou encore un ordre dans lequel les opposés s’équilibreraient. Cette mesure rythmique, cet ordre qui dominerait l’ensemble du devenir serait par ailleurs immanent : c’est-à-dire que cet ordre du monde ne viendrait pas de l’extérieur, mais du monde lui-même. Pour parler de cette mesure Héraclite utilise alors le terme logos – la logique des choses. Et comme nous l’avons déjà vu, la logique du monde serait le conflit, et sa nécessité dominerait tout (Zeller, 1882). « Toutes les lois humaines sont nourries par une seule divine, qui domine autant qu’elle le veut, qui suffit à tout et vient à bout de tout. » – F. 114. Héraclite privilégie donc une logique fatale sur la diversité des processus matériels. Mais les lois de la nature, ou de la matière peuvent être affirmées sans tomber dans le fatalisme. Le déterminisme du monde, n’implique pas que la situation ne pourrait pas être différente. Un jet de dés est objectivement déterminé et pourtant différents résultats sont possibles. Le hasard existe objectivement sans être indétermination. Par exemple les scientifiques considèrent les probabilités comme des propriétés objectives et ne les introduisent que lorsqu’il y a des raisons de croire qu’un processus aléatoire, tel que le brassage aléatoire, est à l’œuvre. Il n’y a pas de probabilité sans hasard objectif et sans possibilité de mesure objective (Bunge 1968 ; Bunge, 1993 ; Henry, 2012 ; Pépin, 2012 ; Gayon, 2005).

Héraclite désigne aussi le logos par d’autres mots comme « sagesse », « raison », « commun », « fatalité ». Chacun de ces termes serait approprié et aucun ne le seraient vraiment selon Héraclite. « L’Un, qui seul est sage, ne veut être appelé et veut le nom de Zeus » – F. 32. Selon Héraclite les mots ne peuvent suffire à désigner le monde clairement. Par exemple, le mot « bios » signifiant « vie », porterait en lui une référence à la mort signifiant également « arc » (Hoffman, 2005). Héraclite joue énormément sur l’ambiguïté des mots pour nous pousser à saisir l’unité du discours. Derrière les mots, il faudrait entendre le langage lui-même, avec ses contradictions (Froment-Meurice, 2017). Cette façon de concevoir le monde par analogie avec le langage est importante pour comprendre par exemple pourquoi Héraclite considère la parole comme la fonction première de l’âme (Hoffman, 2005). Toute cette ambiguïté rend alors ses écrits très obscurs, très mystérieux, même carrément mystiques (Russell, 1945). Lorsqu’il parle de recherche c’est pour exprimer son mépris des masses. Le logos serait incompris de tous. La vérité serait cachée dans le langage et son registre symbolique en permettrait la compréhension. Ainsi, il ne fonde pas ses recherches sur l’observation et encore moins sur l’expérimentation. Une métaphore serait plus profonde que n’importe quelle démonstration. Les mots seraient fondamentalement trompeurs et la sagesse serait alors de ne rien affirmer clairement (Froment-Meurice, 2017). Il nous plonge dans un obscur relativisme ou le savoir est vain. Cet appel à l’ignorance n’a rien de critique. Ses pensées prétentieuses et fallacieuses confondent obscur et profond (Bouveresse, 1999). Il ressemble plus à un illuminé qu’à un chercheur ou un savant. Son fatalisme légitime ainsi la hiérarchie et les douleurs qu’elle inflige. Sa logique est contradictoire, mystique, absurde et sa conception du monde est brutale et il faudrait s’y soumettre ?

UNE ESTHÉTIQUE DE L’IGNORANCE

Son livre nous est parvenu sous forme de fragments qui ne sont pas forcément fidèles aux originaux. Aujourd’hui, son livre est plus proche d’un patchwork de forme et de fond que d’authentiques sources textuels (Garin, 2013). Ainsi nous ne retrouvons aucun fragment parlant de ses conceptions esthétiques, en revanche son style littéraire particulier lui valut un surnom : en raison d’une écriture poétique, de jeu entre le sens littéral et littéraire d’un mot, de l’abondance de formules paradoxales, de l’absence de toute ponctuation ou encore d’un style haché et détaché, ce livre lui valut le surnom d’« Héraclite l’Obscur » (« Héraclite », 2019). Pour beaucoup, les interprétations contradictoires exprimeraient une pensée profonde, mais le qualificatif « obscur » semble effectivement plus juste. Il est important de comprendre que l’ambiguïté de ses formulations est bien intentionnelle (Mouraviev, 2000). Elle est cohérente avec sa philosophie et doit être analysée à ce titre. L’esthétique permet entre autres d’attirer l’attention (Boyd, 2005) et pour cela son style littéraire est efficace. L’ambiguïté de ses formulations valorise son principe de contradiction et le sentiment de mystère. Les personnes qui croient comprendre quelque chose ont alors l’impression d’être spéciales. Et si nous ne sommes pas éblouis par sa poésie, ce serait sûrement parce que nous ne la comprenons pas. Nous ne serions pas assez sages ou pas à la hauteur. Son esthétique persuade et renforce le degré de certitude attribué à son mysticisme. Mais se complaire dans des phrases qui veulent tout et rien dire ce n’est bon que pour flatter les ignorants et les charlatans. Il ne suffit pas d’attirer l’attention, le propos a aussi une importance et manifestement c’est plutôt obscur, même si certains préfèrent parler de mystère, ou de complexité pour avoir l’air plus moderne. De jolies métaphores dans lesquelles chacun·e voit ce qui lui plaît n’explique rien. Ses formulations nous poussent alors à accepter le monde tel qu’il est sans vraiment d’explication. Qui plus est, toute son esthétique magnifie la violence, la guerre et son absurdité : « Les dieux et les hommes honorent ceux qui succombent à la guerre. » F. 24. Ainsi dans l’un des seuls fragments évoquant la beauté, ce concept est même utilisé pour caractériser un rapport de supériorité : « Le plus beau singe est laid en regard du genre humain. » – F. 82.

Il est intéressant de constater que les conceptions philosophiques d’Héraclite sont assez cohérentes avec celle de la tragédie qui se développe dès les débuts du théâtre comme forme d’art spécifique. D’ailleurs, la fonction sociale des représentations théâtrales est importante : elles légitiment la hiérarchie sociale. Les citoyens les plus riches supportent d’ailleurs les frais du spectacle alors que les moins fortunés reçoivent une indemnité pour y assister. La tragédie se caractérise par la confrontation du héros à son destin lors d’une lutte qu’il sait perdue d’avance. Le public est donc touché par la terreur et la pitié (« Tragédie », 2019). La tragédie, tout comme Héraclite, glorifient la lutte comme principe existentiel. Quant à la mise en scène d’évènements prétendument inévitables, elle rappelle le fatalisme d’Héraclite. Ainsi, la tragédie et la poésie d’Héraclite visent toutes deux la même chose : faire accepter la situation telle qu’elle est.

LA DÉTESTATION DE TOUS·TES

Au 6e siècle avant notre ère, plusieurs cités émergentes dominent le monde grec : Athènes, Sparte, Corinthe et Thèbes. Athènes et Corinthe deviennent de grandes puissances marchandes autant que maritimes. Cependant, à partir de −546, les cités grecques d’Ionie passent peu à peu sous la domination de l’Empire perse. Par ailleurs, en −500, la démocratie s’établit à Athènes. Seule une minorité d’habitants participe aux assemblées citoyennes, excluant les esclaves, les femmes, les « métèques » (étrangers) et les non-Athéniens. L’année suivante, avec la cité de Milet, l’Ionie se soulève contre la tutelle perse et demande de l’aide aux cités grecques. Cela débouchera sur les guerres médiques (« Histoire de la Grèce antique », 2019). Dans ce contexte conflictuel Héraclite s’oppose au développement de la démocratie. Il privilégie une certaine conception de la royauté : « La royauté est à un enfant. » F. 52. On peut penser qu’Héraclite fait ici référence à l’enfant pour valoriser une forme de candeur et d’innocence. Cette interprétation est d’autant plus vraisemblable qu’il fait par ailleurs preuve d’hostilité envers l’érudition des savants de son époque. Dans le fragment 40, Héraclite semble critique vis-à-vis de l’autorité intellectuelle de certains auteurs, comme l’historien Hésiode, le philosophe Xénophane ou le mathématicien Pythagore (Froment-Meurice, 2017 ; Babut, 1976). Mais c’est plus une posture anti-intellectualiste qu’une posture anti-autoritaire. Il ne critique pas l’autorité, il les critique pour s’enorgueillir. Il reproche d’ailleurs à Hésiode et Homère de ne pas faire honneur aux dieux (Correia, 2016). Critiquer des individus ce n’est pas critiquer des rapports autoritaires. Si Héraclite n’est l’élève de personne, ce n’est pas qu’il est sage, c’est qu’il est orgueilleux. Il méprisait ses concitoyens. Lorsqu’il se moque de ceux qui prient devant des murs ou des statues comme si ces derniers les écoutaient, ce n’est pas pour critiquer les dieux, au contraire. Il reproche à ces concitoyens de ne pas savoir ce que sont les dieux. C’est un autoritaire misanthrope (Mouraviev, 2000) : « II n’est pas préférable pour les hommes de devenir ce qu’ils veulent. » – F. 110. C’est tellement plus simple de se dire que tout le monde est idiot, mauvais et de se rêver comme un être exceptionnel. Alors même que la loi est pour lui de première importance, quand il lui aurait été demandé d’établir des lois pour ses concitoyens, il aurait vraisemblablement refusé. Selon lui, la cité en avait depuis trop longtemps des mauvaises (Froment-Meurice, 2017).

Peu de fragments nous renseignent sur ses positions morales ou éthiques (synonymes d’origines respectivement latine et grec), sur ce qu’il juge bien ou mal. Peut-être avons-nous perdu ces fragments, mais il semble assez vraisemblable qu’il n’y porte pas grand intérêt. Cela est cohérent avec sa conception compétitive du monde. Les personnes qui pensent le monde comme un environnement compétitif, dans lequel il s’agit avant tout de vaincre et ou tous les coups sont permis, n’accorde que peu d’importance au « bien » et au « mal » (Winter, 1987). Le fragment qui suit, portant sur la justice, pourrait corroborer ce relativisme moral : « Il faut savoir que la guerre est commune, la justice discorde, que tout se fait et se détruit par discorde. » – F. 80. Et que le plus fort gagne croirait-on entendre.

GUERRE ET HIÉRARCHIE

Diogène Laërce est un grand transcripteur des doctrines philosophiques de son époque, et parfois même la seule source que nous ayons sur certains penseurs antiques. Il nous rapporte les sentiments d’Héraclite lorsque Hermodore, son ami et législateur, est banni (Correia, 2016). Héraclite va jusqu’à vouloir la mort des Ephésiens qui disent : « Que parmi nous il n’y en ait pas de meilleur ; s’il y en a un, qu’il aille vivre ailleurs » – F. 121. Le refus de la hiérarchie est pour lui insupportable et il la défend alors avec férocité. Pour lui le monde est fondamentalement hiérarchique comme le montre ces deux fragments : « Le plus beau singe est laid en regard du genre humain. » – F. 82. « L’homme le plus sage parait un singe devant Dieu. » – F. 83. Il faudrait accepter la logique conflictuelle du monde et la hiérarchie qui en découle. La compréhension de ce logos serait au fondement de la cité. Ainsi Héraclite est un fervent partisan de la loi : « Il faut que le peuple combatte pour la loi comme pour ses remparts » – F. 44. Mais évidemment cette conception ne fait que légitimer la hiérarchie sociale et les dispositifs autoritaires de contrôle social qui se développe a l’époque (Sidanius & Pratto, 1999). Anacharsis voyait juste.

Vers −680 la monnaie apparaît (« Histoire de la Grèce antique », 2019). Les agriculteurs grecs sont peu compétitifs face à la concurrence de plus en plus vive des terres fertiles récemment colonisées. De plus en plus de paysans, n’écoulant pas suffisamment leur production, sont condamnés à se vendre comme esclaves pour faire face à leurs dettes (« Démocratie athènienne », 2019). Vers −650 à Sparte, l’aristocratie foncière se renforce par un régime militaire permanent (« Histoire de la Grèce antique », 2019). Partout, l’aristocratie lutte afin de ne pas être renversée par la nouvelle classe marchande (« Grèce antique », 2019). Cette nouvelle classe aisée, faite de commerçants et d’artisans, est alors suffisamment riche pour acheter des équipements d’hoplites : avec ces équipements de soldat, la guerre n’est plus l’apanage de l’aristocratie. Le système aristocratique basé sur la propriété agraire est battu en brèche face aux revendications égalitaires de ces nouveaux citoyens-soldats. La partie politique de son livre s’est largement perdue, mais Héraclite est bien partisan de cette aristocratie (Mouraviev, 2000). Ainsi, les cités se combattent fréquemment entre elles, ce qui nourrit souvent les révoltes, par ailleurs durement réprimées. Mais les guerres sont aussi parfois un facteur de cohésion interne des cités (« Démocratie athènienne », 2019). Les conceptions fondamentalement guerrières d’Héraclite légitiment cet état de fait : « La guerre est mère de toutes choses, reine de toutes choses, et elle fait apparaître les uns comme dieux, les autres comme hommes, et elle fait les uns libres et les autres esclaves » – F. 53. Tout se déroulerait convenablement, et des conflits émergerait l’harmonie : « Ce qui est contraire est utile ; ce qui lutte forme la plus belle harmonie ; tout se fait par discorde. » – F. 8. En plus d’expliquer faussement le monde (Gouyon, 2001), cette conception de l’harmonie motive à se soumettre à la fatalité, à ne pas subvertir la hiérarchie sociale et à accepter le statu-quo. La conception d’Héraclite légitime les conflits alors qu’ils doivent cesser. Cette vision compétitive est caractéristique d’une forte orientation à la dominance sociale. Les personnes fortement orientées vers des rapports sociaux hiérarchique pense que le monde est compétitif et que les plus forts seraient au sommet de la hiérarchie sociale (Duckitt & Sibley, 2010). Mais l’idée selon laquelle les êtres humains sont conflictuels par nature, en plus d’être largement contrefactuelle, est aveugle à la dimension coopérative de l’humanité. Les discours qui mettent en avant notre prétendue nature guerrière ne sont que des mythes. Il semble même que les guerres soit un phénomène relativement récent dans l’histoire de notre espèce. Les plus anciennes traces de guerre seraient vielles de 10 000 ans. Ce n’est donc pas le monde qui est guerrier, ce sont nos sociétés hiérarchiques qui sont conflictuelles. Mais même si nous étions une espèce de nature guerrière, la guerre ne serait pas une fatalité : les conflits dépendent d’identités symboliques, de politiques multi-populationnelles et de structures sociales hiérarchiques. La paix n’est pas simplement l’absence de guerre, elle est le résultat de mécanismes sociaux actifs pour décourager et gérer les conflits ainsi qu’encourager la coopération (Fry, 2013 ; Sidanius & Pratto, 1999). Ainsi, parce que toute société égalitaire et apaisé implique de lutter contre les institutions entretenant et renforçant la hiérarchie, nous devrions entre autre abolir la prison, et ce non pas simplement car ce que l’on fait vivre aux détenu·e·s et leur proche est inhumain. Bien que le système carcéral accable plus particulièrement les pauvres et les personnes racisées, les prisons et plus largement le système pénal a des effets dévastateur pour toute la société (Sidanius & Pratto, 1999 ; Kropotkine, 1901 ; Sapolsky, 2005). Les prisons s’inscrivent dans des dispositifs destinés à discipliner au moins autant celles et ceux qui sont dehors que celles et ceux qui sont dedans. Ainsi, le système pénal et son mode punitif devrait être aboli au profit de mécanismes sociaux conciliatoires (Ricordeau, 2019 ; Slingeneyer, 2005).

CONCLUSION


Beaucoup apprécient son éloge du mouvement, son mobilisme. Mais en plus de nous faire sombrer dans une obscure fatalité, sa vision contradictoire du monde légitime les rapports conflictuels de la hiérarchie. La mystique d’Héraclite flatte les ignorants et son esthétique charme les charlatans. Comme si parce que le monde était en mouvement, cela justifiait l’obscurité de son œuvre. Lucrèce, le poète matérialiste de Rome l’insulte à raison (« De la nature/Livre I. », 2015). La philosophie d’Héraclite légitime de nombreuses pensées autoritaires. Il pense mieux savoir que les autres alors qu’il n’est même pas capable de s’exprimer clairement. Ce qui plaît dans sa pensée, c’est son obscurité et le pouvoir qu’elle donne. Il n’y a pas besoin d’Héraclite pour faire l’éloge du mouvement, au contraire. Son obscurité est incapable de nous ouvrir un horizon émancipateur.


Dans tous les courants politiques certain·e·s idéalisent la lutte. Ce sont des petit·e·s chef·fe·s qui se glorifient. Nous ne luttons pas pour lutter, mais pour mettre fin à la hiérarchie et sa compétition meurtrière. Bien sûr, il est fondamental de reconnaître la conflictualité de la hiérarchie. La naïveté ou le déni n’est pas préférable. Se défendre face à la hiérarchie requiert effectivement de la force. Un monde sans hiérarchie ne sera pas parfait ni sans problème, mais glorifier la lutte comme principe fondamental ne peut nous mener que dans une impasse. Aux rapports conflictuels de la hiérarchie, opposons la solidarité et l’entraide. La guerre sociale n’en finit pas, comme notre défaite. Humaines et non-humaines, les victimes s’entassent dans les charniers de l’Histoire (Scholes et. al., 2018 ; Kelman, 2005). Les dominants nous font la guerre et les vaincre est une condition nécessaire pour un monde vivable.

Guillaume Deloison – 2023


RÉFÉRENCES :

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RÉALITÉ


RÉALITÉ est une lecture du texte de Mario Bunge (1993) Réalisme et Anti-Réalisme dans les Sciences Sociales. Cette lecture est entrecoupée d’une conversation avec mon amie Aurèle Decht sur la place du réalisme dans la lutte contre toute hiérarchie. La lecture donne des éléments de réflexion et la discussion illustre un vrai cheminement soulevant différentes thématiques. S’ouvre alors une réflexion mêlant philosophie, science, morale et politique.

Après les abominations du 20e siècle, et l’extermination de la moitié des espèces sur terre durant les dernières décennies, certain se donne des aires rebelles à critiquer la science et à la caricaturer comme la nouvelle religion. Des concepts comme l’objectivité, la vérité ou encore la réalité serait ringard et le summum de la modernité serait d’être ouvert à la spiritualité pour ne pas dire au mysticisme. Ainsi depuis les années 60 certains sociologues dans l’air du temps recycle certaines épistémologies hostiles aux sciences : le subjectivisme, le conventionnalisme, le fictionnisme, le constructivisme social, le relativisme et l’herméneutique. Bunge critique ces approches et explique que toute activité scientifique adopte une épistémologie réaliste, même tacitement. En parallèle nous développons au cours de notre discussion avec Aurèle Decht, pourquoi toute perspective égalitariste et anarchiste devrait endosser un réalisme scientifique.

Il ne s’agit évidemment pas de promouvoir une perspective autoritaire et élitiste des sciences comme tour d’ivoire délivrant ses connaissances à la plèbe. La science avance avec la critique. C’est d’ailleurs bien triste de devoir le rappeler car il est vrai que la critique n’est plus immédiatement associé à la science. Et même si ce n’est pas le sujet de la vidéo, il faudrait effectivement développer sur cet état de fait qui n’est pas dépourvue de sens à une époque ou la majeure partie des scientifiques a abandonné le registre de l’insubordination.

Mario Augusto Bunge, (1919-2020) est un physicien et philosophe argentin. Son œuvre philosophique s’inscrit dans la pensée matérialiste, et plus précisément dans le courant évolutionniste du matérialisme scientifique. Il s’opposait au régime militaire du Groupe d’officiers unis, et considérait que « la guerre contre le fascisme impliquait le combat philosophique contre l’irrationalisme. »

Si vous préférez vous pouvez directement lire le PDF du texte de Mario Bunge :
Bunge, M. (1993). Réalisme et Anti-réalisme dans les Sciences Sociales. Theory and decision

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COMBAT AVEC BOURDIEU, CA TOURNE MAL!! [CRITIQUE DE LA SOCIOLOGIE]


Pierre Bourdieu, dans l’œuvre « Questions de sociologie » s’intéresse aux processus même des sciences. Selon l’auteur ce qui circule entre les chercheurs et les non-spécialistes, ou même entre une science et les spécialistes des autres sciences, ce sont, au mieux, les résultats, mais jamais les opérations. On n’entre jamais dans les cuisines de la science. Ce sont donc ces secrets de métier, ces recettes de fabrication, ces tours de main, que Pierre Bourdieu tente de livrer dans cette œuvre. Il y développe particulièrement tout un passage sur la place de la sociologie dans la société. C’est cette extrait qui va nous intéresser. Bourdieu aborde plusieurs notion et opère des distinctions précises lui permettant d’ancrer sa position dans un débat que l’on peut qualifier d’historique : La place de la science, du savoir, dans la société. A partir de cette extrait nous ferons la critique de la sociologie avec des auteurs comme Weber, Lukacs et Marx.

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POLITIQUER 2# Les Dissociés – Critique du film et de la valeur


POLITIQUER 2# Les Dissociés – Critique du film et de la valeur

Faisons une critique du film des Suricates, « Les Dissociés ».
Les héros de ce film sont ils des strat-upeurs transhumanistes ? Les corps, c’est des ressources naturelles ? Est-ce que le communisme, c’est la mise en commun des corps ?

Le scenario, basé sur la dissociation des consciences d’avec les corps va nous servir de parabole pour développer une critique politique, une critique de la valeur marchande.

+Plus :
http://www.palim-psao.fr/2015/03/presentation-de-la-wertkritik.html

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