ANTIFASCISTE – Révolutionnaire ou rien


 

ANTIFASCISTE

– RÉVOLUTIONNAIRE OU RIEN –

« Cinq juin 2013, le jeune syndicaliste antifasciste Clément Méric meurt sous les coups d’Esteban Morillo, sympathisant de Troisième voie. Tout au long du procès aux assises, début septembre 2018, le Comité pour Clément organise de nombreux événements dont un meeting, le 8, à la Bourse du travail de Paris. Les rangs étaient clairsemés, à l’heure où les gouvernements d’Europe ouvrent leur portes à l’extrême droite en tolérant génération identitaire dans les alpes, à l’heure où des occupations d’universités (Montpellier, Lille, Strasbourg, Angers, Tolbiac…) sont évacuées par des groupuscules fascistes, où le lycée autogéré de Paris est attaqué, où le groupuscule Action des forces opérationnelles prévoit des attentats, où des êtres humains sont chassés par des néonazis à Chemnitz, et sans parler de la confusion et du nationalisme des gilets jaunes.. Les thèmes de l’extrême droite structurent tout le débat public. Les groupes antifascistes peinent à mobiliser. Le combat antifasciste est relégué alors qu’il a toutes les raisons d’être central. »

Fascisme : Restructuration autoritaire d’un capitalisme en crise. Cette définition nous est offerte par le triptyque brossé par Emilio Gentile dans Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation : « l’essence totalitaire du fascisme » est articulée autour de ses trois dimensions constitutives : l’organisation (mouvement de masse où prévalent des jeunes organisés en parti milice et fondant son identité sur le sens de la camaraderie et une volonté de destruction de la démocratie parlementaire), la culture (mythique, identitaire et excluante, anti-égalitaire et hierarchique) et les institutions (appareil policier, parti unique, symbiose entre le parti et l’État, corporatisme économique, esprit impérialiste) ». C’est une base solide pour expliciter le combat antifasciste.

J’ai découvert l’antifascisme et sa force théorique à nuit debout. Cette lutte m’a sorti d’un marasme subjectiviste et m’a appris ce que signifie politiquement la solidarité. l’antifascisme m’a appris à discerner les monstres qui se cache dans le clair/obscur des illusions, des espoirs déchues et de la colère. J’ai appris à regarder de face l’horreur de ce monde et sa banalité, la souffrance et la douleur qu’il a produit et tend à produire encore, et ce que le combattre implique, dans sa chair, dans son cœur, dans ses relations. Il y a bien pire que la violence, son injustice continue. Dans la situation actuel d’effondrement la lutte antifasciste est criante d’actualité et aucune révolution ne saurait se passer de son expérience. Parce que lutter contre toute obéissance, contre toute autorité et ses ravages est une nécessité : Je suis antifasciste. Ne pas l’être c’est fermé les yeux sur la trajectoire abominable du capitalisme, c’est laisser crever les autres dans le confort de l’apathie.

IDÉOLOGIE ET EXTRÊME DROITE

Le soir même de la mort de clément méric, les chaînes de TV l’évoquent comme un « fait divers » et offrent une tribune au chef de bande Serge Ayoub pour défendre les meurtriers du jeune homme. Militants d’extrême droite et antifascistes deviennent les faces d’une même pièce. Ils sont rangés au rayon « extrémistes » par la classe médiatique, politique ainsi que les institutions qui dressent une chaîne d’équivalence entre deux systèmes de valeurs radicalement opposées. Cet affligeant relativisme oublie un peu vite que les morts sont toujours antifascistes. En France, depuis 1986, sur 29 morts provoqués par les « extrêmes », quatre assassinats sont imputables à Action directe, deux morts sont dues à des néonazis et enfin 23 à l’extrême droite radicale. Cet affligeant relativisme trouva un développement dans la gauche radicale à travers l’article de Pierres Carles qui inverse agresseurs et agressés faisant du prolétaire, Morillo, la victime aux réactions primaires et ataviques, du bourgeois cultivé, Clément Méric. Les jalons étaient posés pour que Serge Ayoub, lors du procès aux Assises en 2018, ose une autre inversion : « comme disait Churchill, les fascistes aujourd’hui, ce sont les antifas ». Citation mal attribuée dont la paternité revient au populiste américain, « dictateur de la Louisiane » Huey Pierce Long. L’ancien leader de Troisième Voie a fait lors du procès la réclame de son idéologie mais aussi de ses méthodes faites d’inexactitude, de falsification et de confusion. Disserter sur l’indécence de cette excuse sociologique faite aux meurtriers serait de l’ordre de la digression.

Il résonne une petite musique anti-moderne devenue symphonie contre les Lumières et l’idée de progrès, pour un retour à la stratification sociale et l’homogénéité ethnique d’Ancien Régime, pour l’anti-intellectualisme, pour le règne de l’identité sur les luttes sociales. Leur critique des Lumières n’est pas celle de révolutionnaires ayant perçus que celles-ci charriaient le colonialisme, la démocratie acritique, les inégalités sociales… Non, cette critique réactionnaire veut un retour à une société d’ordres structurée par l’autorité. Depuis les années 2000, internet et les réseaux sociaux sont massivement envahis par une extrême droite diverse pourvue d’une excellente maîtrise des techniques de communication. Elle sait à merveille influencer et diffuser leurs idéologies « prêtes à penser » sans grande assise argumentative si ce n’est un fort penchant pour le complotisme et une chasse en meute sur les réseaux sociaux. L’archétype est fdesouche, et plus encore Égalité et Réconciliation, le site offensif de « réinformation» d’Alain Soral affublé du slogan « Gauche du travail et droite des valeurs », premier site internet politique en visite.

Certains éditoriaux et articles du Figaro, de Valeurs actuelles, de l’Express, de Marianne, du Point diffusent quotidiennement la peur du musulman et un projet de société passéiste. De nouveaux venus décident de se spécialiser sur ce marché de l’information et de servir de courroie de transmission à ce programme. Il s’agit de Causeur, la Figarovox (2014), le comité Orwell (2015). En totale consanguinité sociale avec les élites économiques et politiques, leurs éditorialistes deviennent des portes paroles « respectables » à la radio, à la télévision et dans la presse écrite. Ils œuvrent collectivement à « une libération de la parole » permettant de tenir des propos ouvertement sexistes, homophobes et racistes. Cette attitude deviendrait une résistance héroïque au « camp du Bien », au « politiquement correct ». Ils ouvrent les vannes aux pensées fascistes, réactionnaires, d’extrême droite, de nationalisme républicain… C’est le nouveau champ de la rebelle attitude conservatrice qui lèverait des tabous posés par « la révolution sociétale » de 1968. En somme, une libération sous forme de mise au carcan. Les attentats de 2015 – pour lequel Marine Le Pen est conviée — consacre aussi un relativisme total entre toute opinion au nom de la sacro sainte liberté d’expression avec le fameux « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » attribué à tort à Voltaire. Cette antienne citation est répétée par les réactionnaires et les nationaux républicains de tous poils pour étendre la liberté d’expression jusqu’aux opinions punies par le code pénal — ce qui n’empêche nullement leurs émetteurs de squatter toujours l’espace médiatique. La liberté d’expression, ce n’est pas « cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les juifs », comme dirait l’autre. Cette vision nie les rapports de force matérielle du capitalisme, les inégalités et l’antagonisme entre les classes. Mais la liberté ce n’est pas la liberté d’oppresser et d’exploiter, la liberté d’expression ce n’est pas d’insulter une catégorie de personnes et affirmer son infériorité.

Les personnes travaillées au corps par ces différents réseaux vont pouvoir accepter largement une mise sous cloche du pays dans une bulle sécuritaire initiée par l’État dit d’urgence. Les digues sautent et beaucoup de catégories de pensées morales et mentales sont structurées par l’extrême droite autour de la figure du « profiteur » des aides sociales, du migrant contre le chômeur du cru, de l’armée à envoyer en banlieue, de l’insensibilité au sort inhumain fait aux réfugiés, de la normalisation des ségrégations raciales et spatiales, de l’idée que la présence des populations extra-européennes mettrait en péril le modèle européen de civilisation, le compromis fordiste voire l’État providence… Tous ces éléments alimentent un racisme structurel voire culturel, donnent du crédit politique à la rhétorique du FN et désamorcent donc d’éventuels réflexes de solidarité et de fraternité. Dans les mentalités et le débat public, le mode de vie des musulmans devient différent de celui du commun et mettrait en péril le modèle culturel occidental. Ce nouvel étalonnage aboutit par exemple au phénomène du pinkwashing soit la pseudo défense des femmes et des personnes homosexuelles — populations méprisées et détestées auparavant — qu’ils faudraient défendre contre « le fascisme vert » des populations « allogènes » essentialisées comme masculinistes, homophobes et antisémites. Il a été mis en œuvre lors des « agressions de Cologne » qui fut une grande kermesse de la convergence entre souverainistes, républicains de gauche et extrême droite réactionnaire comme fasciste. Ce racisme — qui ratisse large — n’a plus recours à des arguments biologiques mais éthno-différentialistes et culturels. Il se projette en terme de cultures et de mode de vie appelant à défendre une communauté fantasmée de mœurs (arts de la table, espace public, mixité de genres…). C’est l’apport d’Alain de Benoist faisant de chaque culture des espaces à protéger hermétiquement (chacun chez soi) avec en épée de Damoclès la peur d’un « grand remplacement », mythe forgé par Renaud Camus.
Les thèmes de l’extrème droite s’étende sur tout l’échiquier politique. La France Insoumise remplacerait le clivage gauche – droite par une offre politique et un clivage simplifiés opposant l’oligarchie (vue comme « les 1% » auquel est accolé très souvent le terme de mondialiste) au peuple (vu comme « les 99% ») qui cristalliserait magiquement une foule conscientisée de dominés. Dans leur cadre de pensée, la composition et le concept de peuple deviennent une entité morale indiscutable. Cette notion de peuple qui masque toutes les divisions sociales, divisions de classe, de genre de race sous le drapeau nationale ouvre un boulevard à l’extrême droite. Exit la lutte des classes et la conflictualité sociale. Les populistes de gauche sont pour une démocratie radicale mais pas intégrale. C’est une démocratie acritique qui s’opérerait dans une fusion de la société civile au sein de l’État — totalement idéalisé — comme le montre son usage excessif des référendums. Cette pratique référendaire n’ouvre pas un processus de dialogue et d’élaboration consensuelle mais a pour effet limité de faire valider leur vision de l’intérêt du peuple.

De cette critique découle des paradigmes inconséquents car incomplets, des stratégies autoritaires n’abolissant pas les structures qui fondent les rapports matériels de production et enfin un objectif et un projet de société qui se limitent à modifier les processus constituants sans toucher aux rapports sociaux capitalistes et au capital. Au lieu de l’attaquer, elle demande gentiment une régulation keynesienne du système bancaire et une meilleure redistribution des surplus du travail charriant au passage d’éventuelles dérives complotistes contre le nomadisme mondialisé appliquées aux financiers et extensibles à d’autres. Cette critique tronqué du capitalisme n’offre pas d’horizon émancipateur ne provoquant que des abstentions ou pire des conversions vers le RN.

La peste brune semble mondiale comme le montre une étude IPSOS réalisée pour l’ONG Human Rights Watch qui conclut à un recul de l’adhésion aux principes démocratiques dans de nombreux pays dont la France. Cet état de fait permet en retour un raidissement de l’appareil d’État sans susciter la moindre émotion ou inquiétude.

UN RAIDISSEMENT DE L’ÉTAT, VERS L’AUTORITARISME

Les rapports d’exploitation capitalistes traversent différents systèmes d’oppression pour mettre en œuvre une lutte entre les classes sociales à travers des catégorisations naturalisées par le capitalisme : la race, le sexe, le genre… Ces catégorisations sont consubstantielles aux rapports sociaux d’exploitation qui se reproduisent et se coproduisent mutuellement. Ces rapports s’expriment à travers les institutions du Capital — l’argent, la valeur, la marchandise, le travail, l’État —, véritables machines de reproduction sociale par son emprise croissante sur les sociétés. On insistera ici sur l’institution étatique, l’État étant considéré comme foncièrement fasciste par les antifas. S’il ne l’est pas encore, il tend à le devenir par une rigidification progressive de son appareil qui s’est accélérée avec l’instauration de l’État d’urgence. Il a permis d’élargir et d’intensifier le contrôle social afin de faciliter l’adoption de politiques d’austérité malgré les mobilisations, dont la répression s’est accrue. L’ensemble des partis font cause commune avec le capital et ses instances représentatives.

Focalisons-nous sur la justice et la police. Pour ce qui est de la Justice, l’État d’urgence a servi à museler les contestations écologiques (COP21) et sociales (Loi travail) en les criminalisant par le raffinement des moyens répressifs du maintien de l’ordre, par l’organisation d’une judiciarisation accrue (interdictions individuelles de manifester, perquisitions administratives, assignations à résidence), par l’extension croissante des marges d’action de l’anti-terrorisme et des personnes considérées comme telles (perquisition, « neutralisation judiciaire préventive »…). Lors des comparutions immédiates ou des affaires plus médiatiques (quai de Valmy, Lycée Arago), les simples notes blanches des renseignements sont recevable, les enquêtes sociales font prévaloir la psychologisation des prévenus sur les faits, les juges suivent très souvent les réquisitions du procureur. L’intentionnalité présumée devient presque recevable. Il faut reconnaître que prise en étau entre des syndicats policiers d’extrême droite et un pouvoir politique à la dérive laissant ces derniers s’autonomiser, la Justice peine à défendre ses propres marges de manœuvre. Cela réactualise les mots de Bakounine sur la justice de classe : « Le Droit n’est que le fait illustré par la force » ou encore ceux de Kropotkine : « Si vous cherchez la justice, attendez – vous à subir l’iniquité ». Pour ce qui est de la Police, l’État d’urgence a puisé dans le système de domination coloniale (Rigouste) pour augmenter son emprise sur le corps social. L’État accompagne le processus d’indépendance de la police pour générer une société sécuritaire usant de la violence pour assurer la reproduction sociale tout en privatisant les communs c’est-à-dire l’accès à des formes de vie autonomes. Elle le fait par un contrôle social accru dans les quartiers populaires dont elle intensifie le quadrillage. L’État d’urgence a été un accélérateur et un diffuseur augmentant l’intensité, les cibles, l’arsenal technique de répression du corps policier et la criminalisation de comportements auparavant légaux. Plusieurs organisations observatrices se sont inquiétées de l’évolution sécuritaire de la France : l’ONU sur les droits humains, l’ACAT sur le maintien de l’ordre, Amnesty international.

Justice et Police sont deux structures complémentaires avec au bout du chemin la prison. La police régule quand l’appareil judiciaire, lui, assure sa gestion légitime et légale a posteriori. Leurs cibles sont les non-assimilables comme les travailleuses du sexe, les sdf, les racisés. Ce sont des rouages systémiques d’un racisme structurel appliqué à certains segments de la population en particulier non-blancs appréhendés comme dangereux, exploitables, expulsables du logement, du territoire ou en prison selon leurs statuts. Ces populations sont d’abord reléguées dans des quartiers populaires périphériques historiquement placés dans des dispositifs de contrôle (les anciennes zones urbaines sensibles). Ces lieux concentrent les processus ségrégatifs raciaux et sociaux dans l’espace avant de devenir le gisement d’éventuelles gentrifications comme va l’être le 93 dans la décennie qui vient. L’ensemble de ces instituions et politiques publiques instaurent chez les non concernés un syndrome de banalité du mal sur le traitement inhumain fait aux migrants dans la rue et dans les centres de rétention administrative (prison de fait sans le statut, extension infinie de la durée de rétention…). Mais encore, ce syndrome normalise et étend le contrôle des corps et des esprit sur les classes appréhendées comme subalternes. Les privilégiés ont intégré que leur statut ne peut perdurer qu’en renforçant l’inégalité chez les autres. Par exemple en réaction à un ciblage quotidien des autorités, les habitants des quartiers populaires intériorisent — de manière consciente ou inconsciente — un processus de criminalisation qui suit le continuum police-justice-prison.

Par le biais de l’hégémonie culturelle d’extrême droite, l’extension et la densité de la sphère répressive s’accroît et réalimente en retour cette hégémonie. La boucle est bouclée et Marine Le Pen rafle la mise. En 2017, elle déclarait avoir des hauts fonctionnaires et des fonctionnaires prêts à travailler pour elle. Le FN avait déjà essayé de tisser des réseaux autour de la fonction publique territoriale pour ses futures mairies. Avec les réseaux Racine (enseignants), Audace (entrepreneurs) et Marianne (étudiants), l’extrême droite tente de monter au sein des institutions de l’État comme elle a pu le faire sur son versant coercitif avec plus de 51 % des militaires et policiers disant voter pour elle. L’appareil d’État se fige et s’ossifie créant une sorte d’autoritarisme de basse intensité avec une terreur systèmique (Sidanius et prato), une emprise sur la société encore relative et des contre-pouvoirs nombreux mais de plus en plus désuets. Nous ne sommes pas dans un état fasciste mais un étatisme autoritaire ou encore un « État sécuritaire permanent » drapé de principes républicains conservant les droits fondamentaux et les libertés publiques pour mieux les amenuiser, les conditionner, en limiter l’usage tout en s’accaparant au passage des sphères sociales et économiques. N’importe qui un peu engagé dans un terrain de lutte contre cet accaparement a pu observer soit son écrasement violent, soit pire encore l’organisation en amont de l’impossibilité de la mener. Le cadre brossé par ces différents éléments montre une transition éventuelle vers un fascisme . Cette situation pose de manière encore plus impérieuse la nécessité d’un contre projet réellement émancipateur

LA NÉCESSITÉ DE L’ANTIFASCISME

Comme Daniel Guerin, les antifascistes considèrent que « L’antifascisme qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même, est illusoire et fragile, ». L’antifascisme serait une forme d’anticapitalisme qui se focalise sur ses effets les plus immédiats et les plus répressifs : les espaces et les moment dans lesquels le capitalisme, l’exploitation de classe, la domination de l’État s’expriment le plus âprement. Ils ont tout à fait à l’esprit que de manière générale et empirique, l’inaction fait monter l’extrême droite qui, elle, prospère sur l’aggravation de l’emprise capitaliste. Quand les mouvements sociaux sont forts stimulés par des formations révolutionnaires influentes organisées ou spontanées, les extremes droites battent en retraite et se rétractent. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à écouter les accents de revanche des partisans de Bolsonaro contre toutes celles et ceux qui ont mené des luttes sociales au Brésil. Raison pour laquelle, tout bon antifasciste a pour devoir d’être très actifs dans l’ensemble des luttes sociales. Ils portent une pratique active et quotidienne mettant au centre l’émancipation autogestionnaire et égalitaire, le fonctionnement horizontal, la prévalence de la solidarité, le communisme libertaire, la réquisition, le cosmopolitisme assumé. Cette action antifasciste s’exprime dans divers champs sociaux autour de l’information, la confrontation et la solidarité afin de contrer directement et le plus possible les divers registres d’oppressions systémiques. Tout en combattant les concrétisations matérielles du fascisme, les antifascistes combattent le fascisme contenu dans le capitalisme. Les antifascistes souhaitent offrir une alternative critique à la totalité sociale capitaliste aussi bien dans leurs vies quotidiennes que dans celles des autres qui le souhaitent. Ici, l’enjeu est de taille car il est en effet primordial que ce vœu soit partagé. La tolérance, l’absolution, le laisser faire face à la violence qui structure notre société est un choix éminemment politique de connivence avec un relant fasciste qui ne peut, dès lors, qu’étendre son spectre. Et cela dans des sociétés quotidiennement travaillées par l’apolitisme et le refus de l’engagement. Comme l’affirmait Pasolini dans Épigramme fasciste : « Il faut être très forts pour affronter le fascisme comme normalité, comme codification du fond brutalement égoïste d’une société ». La soumission à l’autorité est une banalité comme l’écrit Hannah Harendt nous rappelant un fait primordial : Les nazi sont des humains comme les autres. Milgram aura démontré à travers ses expérience la pertinence de ce fait propos. Dans les expériences de Milgram sur la soumission à l’autorité (Milgram, 1963, 1965,1974), les participants se sont vus ordonner d’administrer une série de chocs électriques d’intensité croissante à un autre participant (en réalité compère de l’expérimentateur). Les résultats montrent que 62.5%des participants ont été jusqu’à infliger plusieurs chocs potentiellement mortels (condition standard; Milgram, 1974).
Pour ce qui est de l’information, les militant.e.s surveillent et enquêtent sur les activités des individus comme des groupes d’extrême droite afin de les exposer localement et dans la sphère publique. Les militants — à titre personnel ou en tant que groupe — diffusent des argumentaires, informent sur les combats menés par des camarades en Turquie, en Grèce, en Russie…, appellent à des manifestations et à des rassemblements ou organisent des projections, des débats et des collages. De manière plus globale, des sites internet d’informations antifas comme REFLEXes, Fafwatch, Quartiers libres et La Horde documente les réseaux, l’idéologie, les méthodes de l’extrême droite. Notamment contre la tactique du confusionisme politique qui consiste à porter un discours d’extrême droite, sous des apparences de gauche voir même révolutionnaire, en parlant de système plutôt que de capitalisme, par exemple, ou encore, en parlant de peuple et de nationalisme pour masquer les divisions sociales auxquelles ils faut s’attaquer etc. Cette activité est essentielle en cette période de déni du fait fasciste. Elle créé les conditions objectives d’une autodéfense populaire.
Pour ce qui est de la confrontation, la question de l’action directe et de la violence se pose. L’extrême droite structure son identité et diffuse des rites autour d’une pensée autoritaire, d’un nationalisme impérialiste, de la virilité et de la militarisation avec en son centre une violence diffuse, radicale, viriliste et machiste. Elle l’utilise comme moyen d’imposer son idéologie mais aussi comme fin d’exclusion et d’élimination de l’autre non conforme à la norme raciale ou culturelle qu’elle sacralise. Elle veut dominer et humilier en imposant et en exerçant son pouvoir. C’est la base de son discours identitaire et d’une vision belliciste du monde. Face à eux, les antifascistes répondent par une auto-défense populaire. Celle-ci permet de contrer les attaques directes, de faire annuler des meetings ou des événements d’extrême droite et de faire fermer par l’organisation collective des locaux diffusant l’idéologie fasciste comme dernièrement le bastion social de Clermont Ferrand. La violence physique n’est pas le premier réflexe. Elle devient justifiable que si elle est stratégiquement obligatoire. L’appréciation de la violence se fait à l’aune des valeurs défendues et de leur lutte contre une organisation inégalitaire des sociétés qui spécifie selon les origines, le genre, le statut social, les papiers… « c’est toujours les dominants qui détermine le niveau de violence » – Mandela

Vient la solidarité, première arme des antifascistes. Leur action s’exprime d’abord dans leur quartier. Ils y œuvrent par le montage et l’animation de lieux de sociabilité en particulier quand ils ont un espace dédié (squat ou local). Les antifas apportent généralement un soutien local aux habitants des quartiers populaires traités comme des citoyens de seconde zone à travers des campagnes d’éducation et de sport, du soutien scolaire, de l’aide juridique, du suivi administratif, des luttes pour le logement, des aides aux migrants et aux réfugiés. Ils viennent physiquement en aide aux migrants quand ils sont attaqués par l’extrême droite à Calais ou pour faciliter la traversée des cols alpins depuis l’Italie. Ils se soutiennent aussi mutuellement en organisant l’antirépression par des soirées, des formations, des réflexes à acquérir. Ils proposent aussi un soutien actif aux prisonniers incarcérés. Cette valeur de solidarité n’est pas mineure, elle est constitutive de l’antifascisme. C’est par des solidarités transversales entre opprimé-es qu’on acquiert individuellement et collectivement une vue plus grande et une ouïe plus fine sur les discriminations et les stigmatisations vécues par d’autres minorités que la sienne. Se rendre utile à ces dernières si elles le demandent, c’est permettre une solidarité active et complexe adéquate pour répondre aux défis d’un antifascisme conséquent car embrassant la totalité des processus de fascisation à l’œuvre dans nos sociétés. Solidarités internationalistes également, ils nourrissent des liens actifs avec des antifascistes d’autres pays avec qui ils partagent les revendications d’abolition des frontières, de libre circulation, de solidarité internationale . Au sein de la division internationale du travail, les rapports néocoloniaux de production sont devenus une condition indispensable du confort des populations des pays dits développés.

les antifascistes radicaux ont choisi le mode organisationnel le plus apte à répondre aux exigences d’horizontalité et à celles de la nature multiple, complexe, hétérogène et vive de leur lutte. C’est à ce prix qu’ils accouchent et réveillent une intelligence collective ponctuée d’a-coups, de redéploiements, de fluctuations. Leur autonomie face aux autres partis est aussi un choix éthique puisque ces derniers participent soit au déploiement des thèmes fascistes soit à l’évidement de toute substance critique et systémique pour mieux condamner sur le registre moral « la bête immonde ». Cette autonomie répond aussi à un impératif de sécurité pour ses membres face aux groupuscules d’extrême droite et à une police réprimant avec excès toute forme d’action directe. Ce dernier point fait des antifascistes des militant.e.s de l’ombre revendiquant à la marge, de manière anonyme, une partie seulement de leurs actions. Confronté à des risques physiques ou d’emprisonnement, l’autonomie exige un engagement très poussé.

Cette autonomie antifasciste n’est pas qu’une volonté de ses militants, c’est aussi et surtout un héritage historique. Dans l’entre-deux-guerres, les partis ouvriers avaient organisé des groupements d’autodéfense en Italie avec les Arditi del Popolo et en Allemagne avec la Reichsbanner Schwarz-Rot-Gold (sociale-démocrate) et le Roter Frontkämpferbund (communiste). Elles ont été noyautées puis désavouées afin de les réduire à l’impuissance au nom de la lutte idéologique et légaliste. Hier comme aujourd’hui, un rassemblement plus large avec des alliées ou des partenaires est difficile car ces derniers — au-delà de l’absence totale de solidarité quand les antifascistes sont réprimés pour avoir lutter concrètement contre un groupuscule, un meeting, une manifestation — condamnent l’action directe lui préférant l’action symbolique. Ne partageant donc pas un minimum de références communes avec la plupart des autres organisations, les groupes antifascistes comptent plutôt sur leurs propres forces. Ils font à la rigueur des actions communes circonstancielles et ciblées. Privés de relais et surement trop peu liés entre eux, ces groupes se défendent difficilement face à des commentateurs politiques et médiatiques qui en font une cible privilégiée. Pour autant on peut se demander si cette logique autonome — à priori justifiée — n’entrave pas la formation d’un front social et politique antifasciste conséquent opérant un travail de masse, de classe et de terrain en lien avec des militants syndicalistes et associatifs comme peut tenter de le faire la coordination nationale contre l’extrême droite (Conex) depuis 2013. Cet objectif d’antifascisme unitaire et populaire devrait mêler diverses stratégies de manière solidaire pour sortir de la fracture historique entre antifascisme radical et antifascisme de masse. Face à la montée en puissance de l’extrême droite, cette alliance devient pressante afin d’être en capacité organisationnelle de la contrer et de développer dans tous les espaces (rues, murs, lieux de vie et de travail, internet…) et les champs (culturel, économique, social, idéologique, politique,…) possibles un antifascisme anticapitaliste et offensif. Un front de classe qui — s’il n’a pas encore des capacités de mobilisation de masse — existe déjà car derrière les masques et écharpes, sous les casquettes et les capuches, il y a des travailleurs sociaux et associatifs, des chômeurs, des professeurs, des précaires, des étudiants… Ils et elles sont tous et toutes engagé.e.s au-delà de la lutte contre l’extrême droite au nom de principes simples tels que la liberté et l’égalité. Face au fascisme et au racisme, on ne dialogue pas, on les combat ; leurs avancées sont faites de nos reculs.

Guillaume Deloison à partir d’un texte de Thomas Moreau

Ce contenu est en libre accès, je vous invite à le partager le plus possible et à me suivre sur les réseaux sociaux.
Si vous voulez me soutenir, je vous invite à aller sur ma page tipee

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s