CLASSE / RACE : FAUX DILEMME, VRAI PROBLÈME


CLASSE / RACE : FAUX DILEMME, VRAI PROBLÈME

Pour certain le racisme n’a jamais ségrégué les personnes en « communautés distinctes », il faut « l’action d’individus » plus ou moins malintentionnés vis-à-vis de la lutte de classe, de la classe ouvrière et ses institutions pour que tels malheurs arrivent, pour que la lutte des classes soit effacé par la lutte des races.

Comme s’il n’y avait pas eu d’ « affaires du foulard », de déclarations gouvernementales lors des grèves de l’automobile au début des années 1980, de débats sur la construction de mosquées et des menus de substitution dans les cantines scolaires, de tapages médiatiques autour des perquisitions administratives et des assignations à résidence, comme si la « double peine » et l’inflation du soupçon administratif à chaque étape de la vie quotidienne n’existé pas, comme si personne n’aurait entendu parler de l’effondrement des « Twin Towers » sans les xénophobes et les xénophiles, sans qui également le massacre du Bataclan serait sans doute resté « confidentiel ».

Mais pourquoi le « bouc émissaire » est-il devenu « musulman » et n’est pas resté « arabe », « travailleur immigré » ou « immigré » tout court ? La « décomposition du mouvement ouvrier » est un facteur objectif bien général et bien antérieur à la fabrication du musulman comme marqueur racial. Les causes de la « culturalisation » de l’immigré et de sa descendance puis la confessionnalisation de cette « culturalisation » sont des processus réels de la crise et de la restructuration des années 1970 aux années 1980, le regroupement familial, les « deuxième et troisième générations » pour exemple… étudions ces processus.

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Le procès de constitution des assignations raciales est un processus objectif dans lequel le racialisé n’a pas le choix de son appellation et même de sa lutte contre elle. Selon Colette Guillaumin :

« L’existence d’un groupe objectif reconnu pour tel, majoritaire ou minoritaire, ne se produit qu’au sein d’un univers commun dont la codification est la même pour l’ensemble de la société. Ce n’est pas l’hétérogénéité des valeurs qui marque l’existence d’une majorité et d’une minorité, mais bien l’homogénéité du système de valeurs. (…) L’existence des groupes majoritaire et minoritaire se fonde, au-delà du pouvoir, sur un univers symbolique commun. Le minoritaire se trouve en fait intégré dans le système symbolique défini par le majoritaire quels que soient par ailleurs ses essais ou ses échecs à se constituer un système propre. Plus encore, ses efforts pour se définir contre un tel système sont orientés et canalisés par le majoritaire ; il ne peut se définir sur des références internes et indépendantes, il doit le faire à partir des références que lui offre le système majoritaire. L’histoire récente des minorités en offre de bons exemples : le Black Power, le “féminisme”, la “négritude” sont des systèmes d’opposition, des “réponses”. La violence de cette contrainte qui poursuit le minoritaire jusqu’à lui imposer les termes mêmes de sa révolte et le maintenir dans l’ornière d’une définition préétablie par la société qu’il conteste échappe trop souvent. On ne peut donc dire à aucun moment qu’il existe des groupes (ou des systèmes) hétérogènes, mais bien un système de référence par rapport auquel les groupes réels – tant minoritaires que majoritaire – se définissent différemment » (Guillaumin, L’Idéologie raciste, p.125)

Ce « système de valeurs homogène », cet « univers symbolique commun », est, pour la construction du « musulman », celui constitué par les couples laïque / religieux ; moderne / archaïque ; individualité libre / communauté ; universel / particulier, etc., L’islam devient une réponse orientée et canalisée par le majoritaire, réponse qui en substance déclare : « je suis une voie propre vers l’indépendance individuelle, la modernité, etc. ». Le fameux « universalisme de l’Occident », la fameuse « modernité », ne sont jamais remis en cause parce qu’ils ne peuvent pas l’être car ils sont objectivement ancré dans le Mode de Production Capitaliste, et personne ne leur échappe. L’opposition à l’universalisme, à la modernité, devient une de leurs déterminations car l’universalisme et la modernité demeurent toujours la norme. La seule contestation possible consiste à chercher à construire une voie indépendantes vers les mêmes buts : « vous n’avez pas le monopole de l’universel et de la modernité ». Le piège est parfait.

Considérer le racisme comme un schéma de simple mise en présence de groupes hétérogènes (ennemis ou non) néglige donc le fait qu’ils s’insèrent dans une totalité. Le système catégoriel n’est pas le résultat d’un contact entre pures hétérogénéités, que seul le hasard géographique mettrait en présence, mais l’expression d’un ordre symbolique qui recouvre l’ensemble. Une société raciste n’est pas la collection composite de groupes hétérogènes mais fonctionne suivant un système de relation entre groupes de pouvoir inégal ; elle est système d’antagonismes et non juxtaposition de groupes. Dans les phénomènes racistes, la réalité organique de la liaison est un facteur capital, les groupes étant profondément dépendants les uns des autres dans l’univers symbolique tout comme dans la réalité concrète. Aucun n’est lisible si on l’isole de la relation qui, précisément, le constitue

Si la révolte et la lutte du minoritaire est inéluctable et nécessaire, elle est un nœud de contradictions et une impasse tant qu’elle se délimite et s’effectue sur l’identité définie et reconnue socialement construite par le groupe majoritaire et confortée par les entrepreneurs qui veulent en être les représentants. C’est cependant dans ces contradictions que peut surgir la remise en cause même des identités par l’insatisfaction vis-à-vis de soi.

Nous pouvons repenser aux phrases de Cassius Clay: « Je n’ai pas à être ce que vous voulez que je sois. (…)Vous voulez m’imposer la différence que vous me désignez comme étant ma différence d’avec vous et qui me définirait entièrement. » ; ou celle de James Baldwin «I’m not your negro».

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La classe ouvrière ne fut jamais une, la segmentation raciale la traverse constitutivement dans son existence de classe de ce mode de production. Classe et race ne sont pas dans un rapport d’exclusion réciproque : soit l’un soit l’autre.

Nous pouvons voir au travers de tout l’appareil statistique officiel que ces discriminations ne sont pas « en plus », mais constitutives de la division du travail, de la reproduction de la classe ouvrière, constitutives de l’existence de la force de travail globale face au capital. Cela ne signifie pas qu’il ne peut pas y avoir de luttes communes, mais il est rare qu’elles ne soient pas traversées par ces « discriminations ». L’ouvrier blanc (« de souche ») ne jouit pas pour autant de « privilèges » (le « privilège blanc » des Indigènes). Un privilège est un avantage dont on jouit contre le droit commun, contre la loi commune, il ne peut donc être que le fait d’une minorité. Ce sont les travailleurs racisés qui sont exclus légalement ou non de la loi et des pratiques communes concernant l’embauche, le poste de travail, le salaire, les promotions, le logement, l’éducation, etc. Et, pour l’ouvrier blanc, la loi et les pratiques communes sont loin d’être des « privilèges ». Cependant, sans parler de « privilèges », en France, aux Etats-Unis ou ailleurs, il est vrai qu’il vaut mieux être un ouvrier blanc qu’Arabe ou Noir, simplement pour être dans la loi et les pratiques communes ou en obtenir l’application. Les processus de discriminations à l’intérieur de la classe ouvrière sont des dispositifs constitutifs de l’existence ouvrière mais sur lesquels les ouvriers n’ont aucun pouvoir même si, catastrophiquement, ils peuvent être amenés parfois à défendre ces discriminations (Aigues Mortes à la fin du XIXe siècle ; les dockers de Londres au début des années 1970, les licenciements dans l’automobile en France au début des années 1980, etc.). La classe ouvrière n’est qu’une classe de ce mode de production, si c’est pour cela qu’elle a la capacité de l’abolir et de se supprimer, cela n’est pas le fait d’une nature révolutionnaire qui, en se manifestant, rendrait toutes les choses simples (les « dérapages » relevant alors de manœuvres et de dévoiement).

Toutes les contradictions et segmentations sont définitoires de la « position commune » des prolétaires dans le mode de production capitaliste, elles existent de façon interne à l’existence et à la pratique de la classe ; le prolétariat n’existe pas d’abord tel qu’en lui-même et est seulement ensuite traversé par ces segmentations et contradictions. Comme si le prolétariat était (ce qui est toujours implicitement présupposé) blanc et masculin (parce que si les femmes se disent « camarades mais femmes » c’est aussi une entorse malveillante à « l’unité de la classe »). Etre une classe n’existe que comme un rapport au capital, c’est alors avoir de façon intérieure toutes les segmentations et contradictions produites par les catégories du mode de production et leur reproduction. La segmentation et la position commune, race et classe, ne sont pas des contraires exclusifs et seulement substituables.

On peut clamer qu’il faut l’unité de la classe, le « grand tous ensemble » et que les divisions ne sont que le fait de « malveillants entrepreneurs », mais voilà cette « unité » ce n’est jamais ce qu’il se passe et il faudrait comprendre pourquoi : dans la situation commune des prolétaires qui est leur rapport au capital il n’y a que leurs divisions, c’est pourquoi la révolution est l’abolition par les prolétaires de leur propre condition, vouloir la révolution comme abolition de toutes les classes et promouvoir l’unité préalable de la classe est un non-sens auquel la légende du mouvement ouvrier donne des allures de tradition respectable. A l’intérieur de la lutte en tant que classe, ce n’est que par des pratiques d’attaques par les prolétaires de ce qui les définit comme tel que la segmentation est posée comme problème, c’est-à-dire quand la pratique se confond avec l’appartenance de classe elle-même et non quand c’est cette appartenance de classe qui est supposée contenir l’unité et résoudre la question des divisions. C’est un point théorique et pratique essentiel qui distingue les théories de la communisation d’un bricolage programmatique new look faisant de la communisation un nouveau programme sans que celui-ci soit relié aux transformations de la contradiction entre prolétariat et capital et aux formes de valorisation du capital. Bref, on garderait tout comme avant et on ajoute : « voilà le but véritable que nous pouvons atteindre maintenant, voilà ce qu’il faut faire ». Au contraire, c’est la pratique qui fait l’unité pour abolir les classes.

L’abolition du capital, de l’Etat, etc., ce sera un nœud de contradictions entre les prolétaires et la classe dominante à toute sorte de niveau et d’instances et entre les prolétaires eux-mêmes, dans lesquelles se liquideront ou non les identités construites inhérentes à leur existence de prolétaires, entre les hommes et les femmes dans l’abolition de la propriété, de la division du travail et du travail.

Dans la lutte contre la racialisation, le déni normatif des segmentations et la proclamation de l’unité mystique de la classe sont le rêve de militants qui se sont trompés d’époque. Au-delà de la « décomposition du mouvement ouvrier » et de l’unité mystique de la classe, dans le cours actuel des luttes, ce qui importe c’est une vision pragmatique des conflits internes, des divisions, de leur dynamique, de ce qu’elles représentent, des alliances ou non. La fluidité, la labilité, l’historicité des constructions raciales c’est là-dessus qu’il faut se battre et non se réfugier dans le déni, la condamnation manœuvrière et la norme. C’est aussi ce qui permet de penser la possibilité de la lutte antiraciste, elle en est la possibilité et le contenu même. L’objet de la critique, sa cible, son point d’appui, c’est cette labilité, cette plasticité et cette fragilité : l’historicisation, la « déconstruction », la contextualisation et, pourquoi pas, dans certaines situations, le fait que ces identités peuvent être des processus dynamiques de constitution d’une lutte spécifique et particulière est par là la reformulation d’un rapport de forces général entre les classes.

On peut lire dans un fragment de l’Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays de « l’Internationale situationniste » :

 « Les prochaines révolutions ne peuvent trouver d’aide dans le monde qu’en s’attaquant au monde, dans sa totalité. Le mouvement d’émancipation des Noirs américains, s’il peut s’affirmer avec conséquence, met en cause toutes les contradictions du capitalisme moderne; il ne faut pas qu’il soit escamoté par la diversion du nationalisme et capitalisme de couleur des Black Muslims. »La mise en cause de « toutes les contradictions du capitalisme moderne » est le fait d’un mouvement qui reconnaît et assume la segmentation raciale à l’intérieur du prolétariat. De même, on pourrait citer C.LR.James « Aujourd’hui, leur composition prolétarienne et leur relation avec le prolétariat américain sont telles que leurs luttes (celles des « Nègres », nda) indépendantes constituent probablement le stimulant le plus puissant dans la société américaine pour que le prolétariat organisé américain prenne conscience de ses véritables responsabilités dans la marche d’ensemble du processus national et de la force qu’il représente contre l’impérialisme américain. » (Une histoire du Nègre aux Etats-Unis– 1943 – in C.L.R.James,Sur la question noire, p.143, éd. Syllepse).

C’est en comprenant comment racialisation et confessionnalisation sont objectivement construit qu’on peut lutter contre, c’est-à-dire à partir de leur reconnaissance dans la constitution même du prolétariat en classe et non de leur « refus ». Le problème de la lutte de classe, c’est la classe.

Races et identités ne sont des outils théoriques que dans la mesure où on comprend leur construction réelle dans le mode de production capitaliste, comment elles s’insèrent de façon toujours historiquement spécifique dans la lutte des classes. On ne parlera pas de la même façon des grèves des maçons italiens en région marseillaise au début du XXe siècle, des ouvriers de Billancourt au début des années 1970 ou des émeutes de banlieues en 2005. Certaines segmentations raciales peuvent disparaître, de nouvelles apparaître. En définitive, la principale question ne porte pas sur les identités ou les races, mais sur le prolétariat lui-même qui n’est pas une substance possédant en elle sa mission historique. Races et identités nous servent à comprendre ce qu’il se passe et que ce n’est que dans ce qu’il se passe que se forge la « perspective révolutionnaire ».

Comment parvenir à analyser les grèves de l’automobile de 1981 – 1984 ou les émeutes de 2005 sans « l’outil théorique » de la race. En parler, l’analyser, lui faire toute sa place, ce n’est ni l’exalter, ni en faire l’alpha et l’oméga de tous les faits sociaux. Crier « La classe ! La classe ! » en sautant sur sa chaise comme un cabri n’est pas plus efficace dans une « perspective révolutionnaire » que de crier « La race ! La race ! ». Il ne s’agit pas de combiner les deux, comme dans une mauvaise compréhension de « l’intersectionnalité », les choses sont en fait assez simples : le prolétariat n’existe pas préalablement dans une sorte de pureté théorique avant de compter en son sein des Arabes, des Noirs, etc. Tout est donné simultanément mais conceptuellement tout n’est pas au même niveau. C’est à partir du mode de production capitaliste, de l’exploitation, des classes que nous déduisons les constructions raciales comme nécessaires et le cours des luttes de classe comme intégrant cette nécessité. La lutte des classes est bien le « moteur de l’Histoire », mais la question raciale n’est pas « subordonnée à la lutte de classe », elle lui est interne.

Nier le concept de race peut amener a des positions inaudibles comme dans cette citation de Louzon où, là, la race est rejetée hors de tout espace théorique :

« La colonisation n’est donc pas, en fait, ce qu’elle apparaît être à première vue ; elle n’est pas affaire de races et elle est bien moins affaire de religion, elle n’a pour raison ni d’exterminer une race ennemie ni de convertir des infidèles ; elle est simplement l’extension à d’autres parties de la planète du système à fabriquer des prolétaires que la bourgeoisie a commencé à appliquer chez elle dès sa naissance ».

Exit le « Code noir », le « Code de l’indigénat », le refus de la citoyenneté, les collèges électoraux séparés, etc.,etc. Pas de racisme dans la colonisation!Au nom de la préservation de la pureté prolétarienne, pour faire taire « ceux qui divise la lutte  avec leur concept de race» on en arrive à dire n’importe quoi

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Les mesures « islamophobes » sont des mesures racistes dont l’islam est la forme conjoncturelle. Il importe alors de montrer et de mettre l’accent sur les raisons de cette conjoncture qui implique l’ensemble des rap­ports de classes. Être musulman n’est pas une qualité inhérente à une somme d’individus mais une assignation construisant le groupe comme tel, traversé lui-même de conflits entre hommes et femmes et selon les classes sociales, conflits parfois propres mais le plus souvent identiques au reste de la population dans la même situation sociale. On défait l’homogénéisation induite par « l’islamophobie ». On s’opposera aux défenseurs de l’islam qui ont besoin d’en faire le début et la fin de « l’islamophobie » non pas au nom de la critique anticléricale mais parce qu’on aura démonté la construction de l’islamophobie. Ce n’est que ce faisant que l’on peut alors poser, en situation, si nécessaire, la critique de la religion parce que les adversaires auront été autrement définis. On critique des mesures racistes en expliquant pourquoi elles ont acquis cette « forme », et si on ne défend pas l’islam, on ne défend pas non plus la laïcité. La laïcité parle de Liberté, mais derrière cette Liberté, c’est l’Etat qui se profile, et avec l’Etat, le pouvoir et l’Ordre qui assigne à chacun, au nom de la laïcité, sa place dans la hiérarchie de la civilisation justifiant sa promotion ou sa relégation, le traitement qui lui est réservé, sa place dans la société.

Article ( https://dndf.org/?p=16313 ) remanié par Guillaume Deloison

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http://dndf.org/?p=16870

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