CRITIQUE DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION


CRITIQUE DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION

On entend beaucoup parler de liberté d’expression ces derniers temps. Que ce soit avec le massacre de Charlie Hebdo ou quand votre oncle raciste se plaint « qu’on peut plus rien dire de toute façon ! ». La liberté d’expression semble attaquée de toute part et à travers elle c’est notre « démocratie » capitaliste en elle-même qui semble en danger. Revenons donc sur ce concept.

CRITIQUE DE LA LIBERTE D’EXPRESSION

On entend beaucoup parler de liberté d’expression ces derniers temps. Que ce soit avec le massacre de Charlie Hebdo ou quand votre oncle raciste se plaint « qu’on peut plus rien dire de toute façon ! ». La liberté d’expression semble attaquée de toute part et à travers elle c’est notre « démocratie » capitaliste en elle-même qui semble en danger. Revenons donc sur ce concept.

La liberté d’expression serait à défendre absolument, il faudrait même défendre la liberté d’expression de nos pires ennemis. Ainsi, il faudrait défendre la liberté d’expression des fascistes et leurs amis conspirationnistes ;  ou encore les confusionnistes, qui sous divers prétexte relaient des auteurs, des textes, des sites d’extrême droite mais se considèrent toujours comme de sincères militants de gauche. Il y a l’idée que, « malgré nos divergences, il faut échanger, ils ne disent pas que des conneries » ou « mieux vaut débattre avec eux que les rejeter, au moins on peut s’attaquer à leurs idées et peut être les faire changer », et pour certains, ce serait cela même, le débat démocratique.

Les tenants de la liberté d’expression absolue ont l’impression que la politique c’est juste du débat d’idées. Un peu comme si on était tous assis autour d’une grande table, à discuter chacun notre tour, à temps équivalant et puis les idées les moins bonnes seraient éliminées les unes après les autres pour qu’au final la meilleure gagne. Ou même pire, toutes les idées seraient équivalentes et les extrêmes seraient les mêmes. La liberté d’expression, ce n’est pas « cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les juifs », comme dirait l’autre. Cette vision nie les rapports de force matérielle du capitalisme, les inégalités et l’antagonisme entre les classes. Elle ne traduit qu’une vision libérale de la liberté, une liberté abstraite, formelle, de principe, qui fait de la liberté individuelle un droit absolu. Mais la liberté ce n’est pas la liberté d’oppresser et d’exploiter, la liberté d’expression ce n’est pas d’insulter une catégorie de personnes et affirmer son infériorité. Au quotidien les gens font très bien la différence mais bizarrement l’oublient assez vite en politique.

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Cette vision abstraite de la liberté, c’est-à-dire libérale, est une production sociale, elle est le développement déterminé de notre période capitaliste et de son histoire. Au 18ème siècle le commerce devient de plus en plus puissant, la spécialisation technique favorise les échanges et le pouvoir féodal se confronte donc au capitalisme naissant. La logique abstraite des échanges marchands devient de plus en plus centrale dans la vie de chacun. La valeur et son accumulation vont façonner le tout nouvel état de la révolution française.

La lumière et l’air sont deux choses inquantifiables, qualitativement différentes, il ne nous viendrait pas à l’idée d’échanger de la lumière contre de l’air. Pourtant dans le système marchand, toutes les marchandises sont quantifiables et échangeables et pour cela il faut un déploiement technique et social déterminé. Une bouteille d’eau est équivalente à une baguette, malgré leurs différentes qualités, elles ont la même valeur marchande. Le mode de production capitaliste dissocie qualité et quantité, nie les qualités, et accumule les quantités. La croissance de l’économie passe avant la survie de chacun.

Pour Kant qui défendait le rationalisme des lumières – un certain rationalisme, abstrait – la liberté c’était justement la réalisation de cette logique quantitative, mécanique. Pour Kant la liberté se conquiert justement par cette rationalité, quantitative.

C’est précisément cette logique qui fait abstraction des qualités concrètes, qui nie le concret pour tout intégrer à une hiérarchie quantitative abstraite, qui constitue le libéralisme. Dans le débat démocratique libéral, toute marchandise, toute opinion doit avoir sa place dans les rayons, à la télé si elle peut rapporter.

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Il nous faut donc produire une conception concrète de la liberté, une conception libertaire. On ne peut concevoir la liberté d’expression comme la liberté abstraite et absolue de dire ce que l’on veut. Il nous faut dépasser cette rationalité marchande qui fait abstraction des qualités concrètes. Oppresser, exploiter, et reproduire le système de domination, perpétuer les inégalités, n’est pas une liberté. Il nous faut construire une rationalité concrète qui nous permette de conquérir une liberté concrète pour chacun, qui nous permette d’abolir ce qui nous dissocie, nous socialise inégalitairement. La liberté est un processus social, c’est une lutte contre la domination. La liberté émancipe. Une expression libre ne peut que s’attaquer à la domination capitaliste, ne peut qu’être émancipatrice. Bakounine disait : « La liberté des autres, bien loin de la limiter, étend la mienne à l’infini. ».

En acceptant le « dialogue » avec les fascistes, ou avec ceux qui eux-mêmes font le choix de discuter avec eux (cas des conspirationnistes et confusionnistes « de gauche »), on efface cette confrontation politique. On efface ce rapport de classe au profit d’une vision complètement naïve de la « démocratie » où chaque courant, chaque individu chercherait à gentiment convaincre ses semblables par le biais de joutes oratoires « à la loyale », où les meilleurs arguments l’emporteraient et où les idées néfastes finiraient à la poubelle de par leur propre nature. En fait c’est valider une sorte de démocratie représentative et parlementaire où la simple  « saine confrontation des idées dans le cadre du débat » suffirait à faire l’action politique. C’est reproduire cette rationalité abstraite qui fait de toutes les idées des équivalents. C’est reproduire une rationalité qui fait abstraction des rapports de force, qui fait abstraction des inégalités et de la domination capitaliste. La liberté des capitalistes n’est que la liberté abstraite d’exploiter, d’oppresser :c’est une liberté oppressive, c’est un mensonge.

On peut établir un parallèle avec le combat qui oppose rationalistes défendant l’évolution face aux créationnistes. Le professeur en biologie évolutive Guillaume Lecointre qui a beaucoup écrit sur ce sujet recommande de ne jamais accepter de débattre de biologie avec des créationnistes. Parce que ça serait déjà considérer qu’il y a quelque chose à débattre avec eux. Est-ce que la communauté scientifique a besoin des créationnistes pour questionner au quotidien les théories et connaissances en biologie évolutive ? Absolument pas. Les « critiques » créationnistes ont-elle permis ne serait-ce qu’une avancée en sciences du vivant ? Nada. On peut aussi établir un parallèle avec la lutte contre les sectes. Raël acceptera toujours de passer à la télé (quitte a créer des buzz absurdes), même pour s’y faire démolir, l’essentiel étant qu’on le voit et l’entende, et en ce sens, débattre, même brillamment contre lui, lui rendra toujours service. Affronter nos propres contradictions et mettre en avant celle des fascistes, nous pouvons parfaitement le faire sans leur présence, réelle ou virtuelle, dans nos espaces.

 

La liberté d’expression n’est donc pas un étendard à brandir dogmatiquement, de façon absolue, mais de façon stratégique, concrète quand elle fait avancer l’émancipation, quand elle fait taire les oppressions. C’est par notre expérience pratique que nous pouvons rationnellement avancer, identifier nos ennemis de classeet nos alliés, et ce sans aucune autorité, mais par l’expérience, tout comme les vérités scientifiques avancent sans aucune autorité mais par le consensus. C’est dans la lutte que nous produisons socialement une rationalité concrète, que nous produisons les moyens nécessaires à la conquête de notre liberté commune.

 

Guillaume Deloison

Source:

http://www.socialisme-libertaire.fr/2015/08/la-liberte-d-expression-est-une-liberte-bourgeoise.html

http://www.brasiersetcerisiers.antifa-net.fr/la-connerie-du-jour-moi-je-parle-avec-tout-le-monde/

https://guillaumedeloison.wordpress.com/2017/10/09/philosopher-14-lidealisme-allemand-kant-et-hegel/

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