PHILOSOPHER 15# | Le temps des machines – Bergson et Heidegger


 

Dans cette épisode on aborde le temps et les machines à travers 2 auteurs apriori semblable mais franchement opposés: Bergson et Heidegger. Qu’est ce que « la durée pure », une « temporalité authentique »? Quel lien entre les machines et notre rapport au temps? Qu’est ce que l’homme dans le temps? Plein de questions qui opposeront une pensée potentiellement émancipatrice, et une pensée réactionnaire qui sera aux racines philosophiques d’un capitalisme autoritaire et nationaliste: le nazisme.

LE TEMPS DES MACHINES

BERGSON ET HEIDEGGER

 

Salut, bienvenue dans PHILOSOPHER, aujourd’hui on va voir que le temps c’est long [time laps] et c’est court [slow motion] C’est complexe. Surtout plus complexe que les tictacs des machines qui résonnent à l’époque des 2 auteurs qui vont nous intéresser : Bergson et Heidegger.

[Générique]

Depuis la révolution française la science a énormément avancée. Elle a prit une place déterminante dans le champ des savoirs. La spécificité de ses symboles et de ces méthodes semblent disqualifier tout autre propos. L’autorité religieuse est battue en brèche même si on n’efface pas 2000 ans d’histoire, structurant notre pensée et nos relations, en seulement quelques décennies.

C’est maintenant la science et son rationalisme qui explique le monde avec des auteurs comme Auguste Compte et son positivisme, terme aujourd’hui quelque peu péjoratif renvoyant à une certaine naïveté, une foi envers la science tel qu’elle était pensée au 19ème siècle, teinté encore de progressisme métaphysique.

Les usines des marchands se multiplient, les ouvriers remplacent les paysans, et l’économie constitue à présent un système unifié, un réel marché tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Le capitalisme reforme les structures féodales selon la production marchande.

C’est dans ce contexte qu’apparaissent Bergson et ensuite Heidegger

[Bergson]

[Henri Bergson, philosophe français, née le 18 octobre 1859 à Paris, et meurt le 4 janvier 1941. Professeur au collège de France et maitre de conférences à l’école normale supérieur, ses écrits reçoivent un accueil mitigé. Il marquera tout de même l’histoire de la philosophie.

Il a publié quatre principaux ouvrages : d’abord en 1889, l’Essai sur les données immédiates de la conscience, ensuite Matière et mémoire en 1896, puis L’Évolution créatrice en 1907, et enfin Les Deux Sources de la morale et de la religion en 1932. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1927.

[Heidegger]

Martin Heidegger, philosophe allemand, né le 26 septembre 1889 à Messkirch et mort le 26 mai 1976 à Fribourg-en-Brisgau. Il fut membre actif de l’administration Nazi.

Son ouvrage majeur est Être et Temps. Il est considéré comme un philosophe marquant du XXe siècle : sa démarche a influencé la phénoménologie et toute la philosophie européenne contemporaine. Il a notamment influencé la philosophie française et des auteurs comme Jean-Paul Sartre ou Emmanuel Levinas entre autre. L’importance de Heidegger est très contestée depuis la parution des cahiers noirs qui révèle les liens étroits de sa philosophie avec la pensée Nazi

 

Tout deux se sont penché sur la question du temps, ainsi que sur le rapport à la technique et aux machines de leur époque. Leurs deux discours sont cependant très différents. Etudions donc leurs pensées en commençant par Bergson.

[BERGSON]

Le temps est au centre de la réflexion de Bergson. Pour saisir la critique qu’il tient de notre appréhension moderne du temps, il fait la distinction entre le « temps spatialisé », quantitatif, celui des tictacs des montres et de la science, et ce qu’il nomme la « durée pure », qualitative, le temps du vivant et de la conscience intime. Pour expliquer cette distinction, Bergson utilise l’exemple de la mélodie, de la musique.

Pour la conscience, 6 coups de cloches constitue une sorte de mélodie, les 6 coups ne sont pas juste posé l’un à coté de l’autre, ils s’interpénètrent, ils sont qualitativement différent. Le second coup suit le premier et la conscience le vit comme qualitativement second, il y a multiplicité qualitative. Chaque coup se lie aux autres et constitue un ensemble spécifique, fluide et continu, qualitativement différent de 6 coups de cloche pris isolément, et tout juste additionné.

Ce concept de durée pure, qui saisi les qualités, va lui permettre de critiquer notre approche moderne du déterminisme. « Même cause même effets » ne tient plus car les mêmes causes ne reviennent jamais à l’identique, un nouvelle évènement, une nouvelle note est toujours qualitativement différentes et s’inscrit dans une continuité, une histoire qui est déterminante.

Dans L’Évolution créatrice, il s’oppose tant au modèle mécaniste qu’au modèle finaliste de l’histoire de la vie. Il définit l’élan vital, « force créant de façon imprévisible des formes toujours plus complexes », pulsion créatrice d’où surgissent les réalités vivantes. Il ne s’oppose pas au déterminisme ; il pointe juste l’insuffisance quantitativiste que certaines approches en ont, ignorant les aspects qualitatifs des déterminations. C’est cette approche qualitative des déterminations qui lui permettra de déployer son approche de la liberté.

Dans le premier chapitre de son Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson appelle cette liberté du vivant qualitativement déterminé, la « grâce » : la grâce d’une danseuse, par exemple, est bien cette façon dont chaque mouvements futurs est déjà contenu dans le mouvement présent, sans discontinuité, et elle sera une manifestation très pure de cette liberté comme fidélité, création de soi, projection dans l’anticipation vibrante et mouvante de ce qui se dessine, et elles ne signifie pas absence de détermination, mais au contraire surdétermination, prévisualisation de ce qui arrivera et arrive déjà.

Avec cette étude du temps Bergson réconcilie ce que Descartes avait opposé, l’esprit et la matière qui selon lui ont au fond le même mode d’être : ils sont deux formes de la durée. [La matière en elle-même n’est pas, comme le croyait Descartes, l’espace géométrique que nous présente la science, mais un ensemble de vibrations continues, dont les moments se pénètrent sans rupture comme les notes d’une mélodie. Nous n’envisageons la matière comme divisible en objets extérieurs les uns aux autres que pour les besoins de l’action et sous l’influence du langage qui en nommant, crée des distinctions. De même pour l’esprit : il n’est pas en lui-même composé d’états de conscience discontinus et homogènes. Chaque moment de la vie de l’esprit contient tous les autres et n’est que leur développement continu. Ce que Bergson nomme « durée » permet donc de penser sous un même concept l’esprit et la matière, qualitativement déterminés

 

[HEIDEGGER]

La réflexion d’Heidegger peut commencer par cette question issue de Leibniz : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Selon lui, l’être n’est présent, ne nous est accessible qu’a travers son action, qu’en temps qu’étant. Heidegger cherche donc l’être de l’étant, c’est-à-dire qu’il cherche l’essence de l’être caché derrière le mouvement des choses, derrière l’évolution des choses. L’étant dissimule l’être.

Prenons un exemple : un crayon à papier sur une table. Il est en bois, il est jaune, il écrit noir. Ce crayon est un étant. Son être n’est pas juste en bois, juste jaune, et on ne peut pas se servir de son être pour écrire. L’être n’est pas ce qu’il reste si l’on enlève le bois, puis le jaune, puis l’écriture noir et pourtant il est quelque chose d’autre que la simple association de ces différentes qualités : bois, jaune, écriture noir. Il pourrait être en plastique, écrire en rouge, ce serait toujours un crayon. L’être c’est ce qui fait d’un crayon, un authentique crayon. Selon Heidegger, l’être et ses possibilités sont dissimulés par l’étant que constitue le bois, le jaune et l’écriture noir.

Pour Heidegger donc, les phénomènes, les évènements tels qu’ils nous apparaissent, dissimulent les possibilités de l’être. L’habitude, la banalité du quotidien et son accaparement dans la préoccupation, voile l’ « authenticité » de nos existences. Cette catégorie, ce concept d’authenticité est central dans sa pensée. Il lui permet de dissocier ce qui relève de l’être ou du simple étant. Est authentique ce qui incarne la vérité de l’être, son existence propre. Est inauthentique ce qui n’a pas d’existence propre, qui ne fait que se laisser porter par les évènements, les déterminations du quotidien ou par l’habitude.

Heidegger va alors définir le « dasein ». Le Dasein c’est la conscience qui se rend compte qu’elle est jetée dans le monde, c’est la conscience face à ces déterminations et à ces potentialités, notamment la mort. Pour Heidegger le Dasein a à être, par sa volonté il doit devenir authentique, il doit avoir son existence propre, particulière. Le dasein c’est l’homme dans ce qu’il doit être, dans sa particularité. Toute conscience, selon Heidegger, par sa volonté doit exprimer sa particularité, son existence propre, son authenticité

 

Le concept d’authentique servira aussi à Heidegger de moyen pour critiquer la science. Pour lui le discours de la science n’est qu’illusion qui se cache dans des vérités générales, dans un « on » collectif et impersonnel qui nous empêche d’accéder à la personnalité véritable des choses. Il rejette donc la science et la technique qu’il définie comme évoluant dans une temporalité infinie et inauthentique, innessentielle. Il rejette la science qui selon lui ne donne que des réponses générales sans jamais se poser la question de l’être, de l’essence des choses.

Pour Heidegger la vérité n’est pas dans la rationalité, mais dans l’essence. One ne peut saisir la vérité par une conclusion rationnelle car pour lui on ne conçoit pas l’expérience à la manière des sciences, de façon impersonnelle. Il faut saisir la vérité avant tout jugement, à vrai dire, c’est la vérité qui nous saisi, et qui ensuite permet les raisonnements. Pour Heidegger la vérité est une expérience existentielle.

 

*

Ont peut donc voir que malgré des thèmes en commun, comme la temporalité de la science, Bergson et Heidegger sont franchement différents.

La réflexion de Bergson porte sur l’aspect qualitatif du temps, sa continuité, sa plénitude qu’il théorise avec son concept de durée pure. Mais cette approche du temps ne lui fait pas rejeter le déterminisme, il vise un déterminisme qualitatif contrairement à Heidegger qui lui est antirationaliste. C’est le dasein qui s’efforce par sa volonté de saisir authentiquement le temps, le temps essentialisé d’Heidegger.

Mais pour comprendre pleinement le sens de ces philosophies il faut étudier leurs conditions matérielles d’émergence, il faut voir dans quel contexte apparaissent ces idées.

*

Plus de 100 après la révolution française, la science a fait du chemin et prend maintenant les formes de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, disciplines naissantes et moins fixes, se confrontant à des processus complexes qui inspirent de nombreux penseurs notamment Bergson.

Au début du 20ème siècle Weber, sociologue, parle de désenchantement du monde. Selon lui les explications déterministes de la science on désenchanté le monde, lui enlevant tout sa magie, tout son mystère au profit d’une explication rationnelle. Mais à mon sens les théories de Lukacs sont beaucoup plus éclairantes à ce sujet. Si le monde est désenchanté cela tient beaucoup plus des conditions matérielles d’existence dans les usines, dans les villes, dans un monde qui se fait usine, qu’a la démystification de la science.

La révolution industrielle a profondément changé le système de production feodale. Dans le machinisme industrielle le travail est morcelé, fragmenté, divisé en opération abtraitement rationelle, en fonction techniques specialisées se répétant mécaniquement. Dans ces conditions le temps n’est plus que quantité, heure de travaille, séparé des sentiments subjectifs, de l’experience concréte des individus. Il ne s’agit plus de produire des moyens de subsistance mais de vendre sa force de travaille au profit d’un capitaliste.

La 1er guerre mondiale éclate, les horreurs de la guerre industrielle marqueront profondément les mémoires. Après la défaite militaire, l’Allemagne, économiquement affectée par le traité de Versailles, est dans une situation sociale difficile. En 1923, l’hyperinflation et l’occupation française de la Ruhr accompagnent une crise de la valeur économique nationale inédite.

Faisons donc maintenant la critique des philosophies de Bergson et de Heidegger à la lumière de leur contexte.

[Critique de Bergson]

Bergson rejette les kantiens français de son temps. Car les concepts utilisés sont trop généraux, qu’ils ne correspondent à aucun examen des faits réels, mais sont des instruments conceptuels appris et répétés, par exemple l’opposition sujet/objet, ou encore esprit/matière.

La pensée de Bergson a beaucoup préoccupé les théologiens. Il a connu les sévères critiques du père de Tonquédec sur le panthéisme de L’évolution créatrice où Dieu serait immanent en tant qu’élan vital. Mais Bergson devient ensuite un auteur canonique, reconnu même par les théologiens catholiques qui l’avaient condamné (mise à l’index exactement).

Bergson thématise précisément les deux dimensions du temps qui se séparent dans la modernité : [le temps quantifié, ou spatialisé (temps de la valeur, ou du travail abstrait ; temps des sciences modernes accompagnant le productivisme moderne) ; et le temps inquantifiable, ou la durée intime, hétérogène, fluide, multiple et qualitative (temps qui est écrasé par le productivisme techno-scientifique moderne).

Les déterminations du temps « spatialisé » dont parle Bergson semblent être souvent analogues aux déterminations du mode d’être « inauthentique » du Dasein. La durée intime, « non spatialisable », semble être analogue, elle, à la temporallité « authentique » du Dasein.

Néanmoins, en ayant pour base, non pas une essence de l’être mais l’évolution créatrice de la vie, Bergson dépasse Heidegger et ses limites oppressives, avant même qu’elle ne se formule.

En déterminant la mémoire, la sensibilité et la motricité de toute vie comme étant la substance de toute durée intime, il inscrit une différence très déterminée entre l’être du vivant et l’être du non-vivant, sans sombrer dans l’écueil excluant de Heidegger entre existence authentique et inauthentique. La « vie », ou la conscience intime selon Bergson, est saisie dans sa spécificité et non dans une possibilité affirmée de façon autoritaire. Bergson défend au fond une conception sociale beaucoup plus égalitaire et émancipatrice que l’idéologie d’Heidegger. Là ou Bergson cible l’originalité de tous les vivants, qu’ils soient non-humains ou humains, qu’ils soient gestionnaires-théorisants, travailleurs « productifs », ou dits « inexpoitables », Heidegger, lui, classe entre authentique et inauthentique, entre vrai femme, vrai homme, et ceux qui n’en serait pas.

Certes, un certain « vitalisme » de Bergson pourrait faire encore problème. En effet, un tel « vitalisme » pourrait être encore issu d’une essentialisation du travail abstrait, travail abstrait qui fournit en effet implicitement une notion abstraite de « vie » « en général » plus que problématique qui réduit les travaux concrets à une pure dépense énergétique indifférenciée, une dépense d’« énergie vital » « en générale », en vue de leur valorisation.

Malgré cette réserve importante, il reste envisageable d’orienter Bergson vers une direction plus émancipatrice (avec Lukacs, par exemple), en reprenant sa critique du temps « spatialisé », non pas en vue de la régulation de la valeur, de régulation des conditions de travail quantifiant abstraitement le temps pour l’accumuler comme valeur, mais en vue de son abolition stricte ; non pas au nom de la défense d’une « vie » abstraite, mais au nom de l’émancipation des individus vivants (humains ou non-humains), aujourd’hui socialement conditionnés par une synthèse sociale marchande.

Avec une critique musicale de notre temporalité industrielle le projet poétique rejoint le projet révolutionnaire.

[HEIDEGGER]

L’être que Heidegger recherche, renvoient à la quête d’un « sol » « propre » pour l’Allemagne. D’un point de vue matérialiste et historique, la quête de Heidegger, qui est un « penseur » profondément enraciné dans la modernité capitaliste, sera la compréhension de la valeur économique nationale, et même de la valeur tout court, en vue de la revalorisation ; Revalorisation de « l’être » du peuple allemand, dans un monde où le critère immanquable pour déterminer toute « suprématie » d’une nation est la masse de valeur marchande produite.

Pour réaffirmer une identité nationale, Heidegger fantasme des liens avec la Grèce antique, d’où il tire son concept d’ « être », dont il fait une lecture idéaliste et essentialiste. L’authenticité de l’être n’est définit que de façon arbitraire, autoritaire et fantasmé. Heidegger ne laissant aucune place au déterminisme et à la rationalité, les associant même au caractère calculateur du juif, l’affirmation de cette authenticité ne repose sur rien si ce n’est sur l’autorité. Il n’y a aucune argumentation rationnelle possible, juste l’affirmation de conception invérifiable. Les possibilités de l’être ne servent qu’à affirmer un ethno-différentialisme qui s’impose autoritairement, comme les fascistes qui se réclame de la liberté d’expression pour affirmer leur suprématie abstraite. Selon Heidegger, c’est à celui qui criera le plus fort. Son concept d‘existence propre ne renvois qu’a l’affirmation de la propriété qu’il s’agirait de revaloriser dans une Allemagne en crise. Il n’affirme que des fantasmes capitalistes, en l’occurrence, nationalistes, autoritaires et patriarcales, proprement réactionnaires.

Dans son « séminaire inédit de 1933-1934 » Heidegger identifie le peuple à une « communauté de souche et de race ». Et Heidegger utilise même ses concepts d’être et d’étant au service d’une pensée politique nazie : « Un État est seulement pendant qu’il devient, devient l’être historique de l’étant, qu’on appelle le peuple ». C’est toute sa philosophie qui est en lien étroit avec la politique Nazi, faisant même une lecture de l’état épousant son antirationalisme et son autoritarisme. Il déclare que c’est dans l’État qu’advient la plus haute réalisation de ce qu’est l’être humain » Et quelle forme d’État : « Le Führenstaat » qui signifie « l’accomplissement du développement historique, la réalisation du peuple dans le Führer ». Il ira même jusqu’à nier les morts des chambres à gaz, les juifs n’ayant selon Heidegger pas de « sol » propre et leur récusant alors le statut d’humain

Sa critique antirationaliste de la science, de la technique et par extension du capitalisme apatride, mondial, sans « sol », financiarisé même, pour retrouver une certaine particularité est une thématique récurrente du discours réactionnaire, fantasmant un passé idéal et niant son caractère inégalitaire. C’est dans cette logique qu’Heidegger inscrit le romantisme, faisant l’éloge de la violence des passions, de l’irrationalité de l’homme. Il ira même jusqu’à identifier encore une fois l’universalité des lumières, à un héritage chrétien et donc juif. Comme je l’ai déjà abordé, les thèses de Lukacs seront beaucoup plus à même de porter une critique émancipatrice de la technique et de l’industrie, sans pour autant tomber dans des notions mystiques, affirmant un ordre autoritaire et excluant.

Ce retour à une existence authentique, à notre « essence » est un discours que l’on retrouve même chez de nombreux écologistes ou formation de gauches actuels théoriquement confus. Aucun horizon révolutionnaire et émancipateur ne saurait émerger de cette critique même si elle peut paraitre séduisante.

Par exemple, la glorification romantique de « la femme », d’un « éternel féminin » peut sembler positif, mais elle ne fait que maintenir les rapports domestiques patriarcaux, en les dotant d’un vernis affectif plus « acceptable », elle ne fait que masquer une dissociation, un ordre hiérarchique et inégalitaire entre les sexes en l’occurrence.

 

[Conclusion]

L’universalisme de Bergson est tout à fait « récupérable » du point de vue d’une théorie critique émancipatrice, lorsqu’on le concrétise, et lorsqu’on radicalise ses positions, là où le nationalisme de l’idéologue bourgeois Heidegger est proprement irrécupérable. Politiquement, Bergson pourra devenir une référence pour le syndicalisme révolutionnaire avec lequel il a entretenu des relations, là où Heidegger, s’engagea quelque temps au NSDAP, le parti Nazi, sans savoir renier explicitement un tel engagement après l’horreur reconnue de la Shoah. La publication des Cahier Noir fini d’achever le doute, montrant les liens étroits entre sa philosophie et le projet Nazi, réduisant son œuvre à un mauvais poème antisémite. De fait, ces deux héritages seront, politiquement, très opposés.

Néanmoins l’analyse de leur thème commun peut nous apprendre beaucoup. Notre rapport au temps et à la science semble bien être déterminant dans la formulation d’une critique émancipatrice. Il s’agit de dépasser la rationalité abstraite issu des lumières comme nous avons pus le voir dans l’épisode précédent sur Kant et Hegel. Il faut abolir cette rationalité qui ne voit tout que sous forme de quantité, comme sous forme de marchandise. Il s’agit de bien plus que d’une aventure philosophique, il ne s’agit pas de simplement dépasser conceptuellement cette rationalité pour qu’elle advienne, c’est une affaire très matérielle. Il faut s’organiser pour briser ce qui quantifie nos existences dans la souffrance et la contrainte, niant la diversité de nos qualités, niant le vivant même.

Ce mouvement ne doit pas se perdre dans une simple réaction nationaliste ou romantique, rejetant la rationalité et la science pour réaffirmer une organisation autoritaire. Il ne doit pas y avoir de fondement absolu, mystique, à notre autonomie, il n’y a qu’une vérité cru, des déterminations concrètes auxquelles nous devons répondre communément. Il nous faut construire une rationalité concrète qui brise les abstractions qui nous dominent, qui brise la rationalité des usines, et qui redonne au temps sa mélodie, à nos existences leur poésie.

Notre conception de la rationalité c’est construit sur l’opposition corps/esprit, rejetant les émotions dans l’irrationnelle, mais la science et notamment les neurosciences nous montrent aujourd’hui comment les émotions sont déterminantes dans la formation d’une pensée rationnelle. Sans notre chair et ses émotions, nous ne pourrions pas même penser rationnellement. On ne peut faire abstraction de l’expérience concrète, de la qualité de nos existences, pour nous organiser communément. Comme la science, il nous faut procéder sans aucune autorité mais avec détermination, conscient des rapports de force dans lesquelles nous avançons. Dans les conditions écologiques et sociales actuelles, notre rage est alors des plus rationnelle et nécessaire.

Guillaume Deloison

 

Source :

Sur Bergson:
https://www.cairn.info/revue-philosophique-2001-4-page-505.htm

https://www.nonfiction.fr/article-6928-depoussierer_lanthropologie_politique_bergsonienne.htm

http://benoitbohybunel.over-blog.com/2017/02/duree-et-synchronicite.html

http://benoitbohybunel.over-blog.com/2017/02/penser-un-eternel-retour-du-meme-sur-un-plan-cosmologique-souple.multivers-temps-qualitatif-et-argument-statistique-essai-133-pages

Critique de Heidegger:
http://benoitbohybunel.over-blog.com/2017/09/spectres-de-heidegger.critique-materialiste-et-sociale-d-etre-et-temps-133-pages-15-premiers-paragraphes.html

Sur le nazisme de Heidegger:
http://sortirducapitalisme.fr/notes-de-lecture/164-emmanuel-faye-heidegger-l-introduction-du-nazisme-dans-la-philosophie

Critique du comité invisible:
http://www.palim-psao.fr/article-34659700.html

Critique du vitalisme:
https://cortecs.org/philosophie-sciences-epistemologie/la-force-vitale-un-vieux-concept-aux-multiples-facettes-vangelis-antzoulatos/

Ce contenu est en libre accès, je vous invite à le partager le plus possible et à me suivre sur les réseaux sociaux.
Si vous voulez me soutenir, je vous invite à aller sur ma page tipee

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s